|
Bertrand Boysset La vie et les oeuvres techniques d'un
arpenteur médiéval |
|
|
|
INTRODUCTION
|
Voici quelques années, à la recherche d'un sujet de thèse qui me garderait en contact avec les terroirs du Midi médiéval à l'histoire desquels j'avais eu l'occasion de m'initier, je parcourais les cartulaires, les éditions de textes et les registres de la chancellerie des rois de France pour y trouver la base de mon travail futur. Peu à peu je découvris la multiplicité des façons de décrire la terre, parcelles labourables, vignes, bois et marais et je constatais qu'à côté d'évocations sommaires on pouvait voir des notations élaborées qui mettaient en oeuvre des évaluations de superficie obtenues par l'arpentage, des mesures de longueur ou bien des bornages minutieux. Toutes ces données me tendaient la main, je remplis des centaines de fiches dont chacune contenait les caractéristiques d'une parcelle rencontrée au fil de la lecture et je commençais a en nourrir mon premier ordinateur. Bientôt surgirent les difficultés de la mise en ordre d'une documentation qui menaçait d'être inépuisable et le problème des mesures agraires et de la géométrie appliquée vint se greffer à celui de la description. Une plongée dans les bibliographies spécialisées dans la métrologie et l'histoire des techniques , dans les annexes des thèses d'histoire rurale me mit au fait des nombreux débats qui ont agité la communauté des historiens au XIXe et au XXe siècle. Les unités de mesure anciennes posent immédiatement le problème de l'intelligence de leur superficie en termes qui nous soient perceptibles et les savants se sont d'abord penchés sur le problème de leur conversion métrique. En 1844, dans les prolégomènes à son édition du Polyptyque d'Irminon , Benjamin Guérard consacre de nombreuses pages à l'estimation de la superficie du bonnier, mesure dominante des domaines de l'abbaye de Saint-Germain des Prés. Le savant français écrivait ainsi l'acte fondateur de l'histoire de la métrologie agraire du Moyen Âge ; il n'était cependant pas convaincu de la justesse des résultats et de la force de sa méthode puisque à la fin de sa vie, quelque peu désabusé, il confiait à ses proches qu'il avait sous estimé les difficultés du problème et qu'il n'aurait pas dû pousser aussi avant ses entreprises de conversion . L'historien anglais Maitland s'inscrit dans la même veine historiographique lorsqu'il livre en 1897 cent soixante dix pages sur la hide unité de mesure anglo-saxonne souvent présente au Moyen Âge et l'une des principales du Domesday book. Lui aussi est arrêté par les problèmes de conversion et il affirme qu'en matière de métrologie agraire médiévale, il vaut mieux ne plus raisonner en termes de superficie. De fait le nom même de nombreuses mesures médiévales de surface porte une étymologie qui ouvre la voie à de séduisantes explications et qui permet de contourner l'obstacle sur lequel ont buté Maitland et Guérard. Les unes s'appellent modiée, sétérée, etc., cette utilisation du nom d'une mesure de capacité renvoie à la quantité de grains que l'on peut semer sur la parcelle. D'autre portent des noms comme jugum, carrucata, journal, etc., ces références à la durée et à l'attelage qui sert à labourer le champ font aussitôt penser au temps de travail ou à la capacité de labour d'un train de culture. Toutes ces unités véhiculent ainsi les germes d'une variabilité infinie et ce serait une tâche impossible que de vouloir en connaître la contenance en termes contemporains. Cette position de méthode s'insère dans un schéma explicatif élaboré par des historiens qui scrutaient d'autres horizons que ceux de l'histoire des campagnes et qui étudiaient de façon plus large la perception de l'espace au Moyen Âge. Voici presque vingt-cinq ans, Aaron Gourevitch fournissait un vaste échantillon de cette sorte de primitivisme ; incapable de penser une organisation rationnelle, le paysan du Moyen Âge en était réduit à l'emploi de procédés rudimentaires pour mesurer : le jet de pierre, la portée de la voix, le trajet d'un animal durant un temps déterminé seraient ses outils les plus courants pour pouvoir mesurer des longueurs. Une bonne part de ce genre d'arguments trouve sa source dans les travaux des folkloristes, mythologues et ethnologues comme en témoignent par exemple la légende de la peau de boeuf et le succès qu'elle connut de l'Antiquité jusqu'au Moyen Âge. La trame générale du mythe est la suivante : " Je te donne autant de terre que cette peau de boeuf pourra en contenir ", le bénéficiaire du don fait alors preuve de son bon sens en découpant la dépouille en longues et fines lanières qui servent à la délimitation d'un territoire. Ce topos millénaire circule avec des variantes aussi bien à propos des origines de la ville de Carthage que de celles de domaines de moindre conséquence et il paraît bien délicat de faire fonds sur son enseignement pour en tirer des notations valables pour la période qui nous occupe sur la façon de mesurer les champs ou de percevoir l'espace. Cette opinion est encore largement répandue, Paul Zumthor traite récemment des terroirs dans un chapitre de sa Mesure du monde et il nous affirme que : " aucune géométrie ne se dégage d'un tel enchevêtrement de structures ; aucune mesure abstraite n'a encore été élaborée pour les encadrer... Les techniques de l'arpentage se sont perdues dans la basse Antiquité... le XVe les redécouvrira ". Conscients de ces difficultés et devant le manque de solutions assurées, les spécialistes de l'histoire des campagnes ont adopté des attitudes variées à l'égard des mesures agraires qui vont de la conversion en unités contemporaines jusqu'à la simple constatation de la diversité métrologique. La première d'entre elles consiste la plupart du temps à utiliser les Tables de comparaison... de l'an X établies au moment de l'instauration du système métrique ; ce faisant, on pose en principe l'invariabilité des mesures de surface sur une très longue période et au fond l'on postule pour une sorte d'immobilisme des mentalités campagnardes en rejoignant les théories que je viens d'évoquer. Plus circonspects, d'autres historiens prennent acte de la diversité des mesures et effectuent une véritable " triangulation métrologique " de la zone qu'ils étudient, tel Léopold Delisle qui, en 1851, passe en revue toutes les mentions de mesures trouvées dans la documentation normande pour pouvoir dégager les zones d'usage de telle ou telle d'entre elles et se livrer à des évaluations lorsque les sources le permettent. Certains chercheurs enfin, irrités de ne point rapidement trouver de solution, se consacrent à l'étude de la mesure elle même fouillant les textes et la suivant sur un long espace de temps. Pionniers de ce genre, les travaux d'Henri Navel sur l'acre normande montrent la fécondité de l'approche lorsque, bien sûr, les sources l'autorisent. Mais, pour revenir aux affirmations de Zumthor, l'on ne reçoit pas volontiers l'arpentage des champs avant la fin du Moyen Âge c'est à dire au moment où apparaissent cadastres et livres d'estimes ; quelques auteurs cependant, d'abord isolés puis rejoints par d'autres, en soulignent la présence à des époques antérieures tels Jean Richard ou François Bange également occupés par le domaine Bourguignon. Comme eux j'avais croisé des témoins de cet arpentage qui visiblement se livrait à des calculs arithmétiques pour savoir la superficie et je me mis à chercher ailleurs que dans les champs la trace des hommes qui s'employaient à mesurer géométriquement, je les rencontrais en train de construire des monuments et d'écrire des traités de géométrie. Depuis l'Antiquité tardive et la confection du recueil connu sous le nom de Corpus agrimensorum romanorum, tout un courant que l'on désigne sous le nom générique de " géométrie pratique " s'est développé durant le Moyen Âge ; en fait cette appelation unifiante recouvre diverses façons d'aborder la mesure qui prennent à chaque époque sa façon de compter. Le premier mouvement est directement issu du Corpus... lui même et le grand nombre de ses manuscrits copiés durant tout le Moyen Âge rend compte d'un tout autre besoin que la seule sauvegarde archéologique du savoir des arpenteurs de la Rome antique. Cette multitude s'ordonne en plusieurs familles au gré des choix éditoriaux faits par les hommes du Moyen Âge et il s'agit d'une suite de compilations à but scolaire où le rappel de l'Antiquité rejoint les exercices mathématiques pour concourir à l'enseignement de la géométrie. Le but même de leur rédaction apparaît alors comme singulièrement déconnecté d'une utilisation réelle sur le terrain à cause de leur caractère didactique et par essence élitiste. Parallèlement à cette tradition qui prend ses racines dans la Rome de l'Antiquité tardive et qui se met à intégrer progressivement des apports instrumentaux en provenance du domaine andalous , vers le deuxième tiers du XIIe siècle s'affirme le genre pratique par opposition à une géométrie qui serait théorique. Cette distinction entre " pratique " et " théorique " n'apparaît véritablement qu'avec Hugues de Saint-Victor et Domingo Gundissalvo au XIIe siècle et elle s'affirme avec la redécouverte d'Euclide dans les traductions d'Adélard de Bath . Comme son précurseur, le genre nouvellement baptisé produit des ouvrages ad usum scholarum où l'on apprend des formules de calcul de surface et de volumes, où l'on se sert de la virga et du quadrant pour mesurer des longueurs autrement que de façon directe et où la métaphore agraire est fréquement employée pour mieux captiver le lecteur. De l'examen de ces deux courants et sans être certain de la réelle pratique d'arpenteur de ceux qui les ont rédigés, on peut retenir que de nombreux clercs avaient rencontré au fil de leurs études au moins une notion livresque de ce qu'est une surface et que dans ce milieu de lettrés on avait les moyens intellectuels d'apprécier par le calcul la superficie d'un champ. Toujours à l'usage des écoles mais dans un autre contexte que celui du couvent et de l'Université, un troisième ensemble de géométries pratiques apparait dans le domaine italien. Rédigées par des laïcs qui faisaient métier d'enseigner dans ce que l'on appelle les botteghe d'abbaco, prenant parfois à Fibonnaci, elles répandent aux XIVe et XVe siècles un enseignement plus complet et plus exact que ceux que l'on vient d'examiner, à la fois quant aux formules et quant aux façons de les calculer. Là aussi se trouvent de nombreux décalages de niveau, et, à côté d'un traité comme celui d'Orbetano de Montepulciano qui apparaît comme le mémento d'un praticien campagnard, se rangent des ouvrages beaucoup plus savants dont le contenu dépasse de loin la simple formulation de la surface et du volume. Mais ici aussi les auditeurs de cette doctrine, futurs marchands ou gestionnaires de cités et de domaines, se trouvaient abondamment confrontés à la superficie. Un peu à l'écart des problèmes posés par l'évaluation des surfaces mais utilisant la science des tracés, des proportions et de la mesure des longueurs, les architectes et les ingénieurs constituent un autre groupe d'utilisateurs du nombre et de la mesure appliqués à une activité mécanique. La mise en forme de doctrine et les traces écrites ou dessinées (plans, épures, traités...) de leurs pratiques sont quasiment inexistantes avant le XVe siècle, mais il subsiste des témoignages révélateursde leurs méthodes au delà de l'empreinte évidente d'un art inscrit dans le paysage monumental des villes et des campagnes. C'est ainsi que l'on peut voir des constructeurs de châteaux travailler géométriquement au XIIe siècle, des experts débattre de méthodes de traçage géométrique à la fin du XIVe siècle ou bien Villard de Honnecourt composer un célèbre carnet de notes, malheureusement le seul connu pour son époque . La source théorique de ces techniques a provoqué de furieuses batailles de papier qui tournent autour de l'origine de ce savoir déployé dans le faste des cathédrales et dans l'austérité des donjons. Se posaient des questions cruciales : y-avait-il transmission secrète d'un savoir empirique maintenu caché depuis la nuit des temps ou bien, plus prosaïquement, nos bâtisseurs seraient-ils allés chercher leur science dans une tradition géométrique livresque et scolaire qui était à leur portée ? Sans trancher définitivement, force est de constater avec Guy Beaujouan que : " des points de contact existent ... au Moyen Âge entre la Science et la Technique ". La prise de conscience de toutes ces incertitudes, les quelques démentis trouvés dans les actes de la pratique associés à ce que je venais d'entrevoir dans le domaine de la géométrie et dans celui des arts mécaniques m'incitèrent à étudier davantage l'arpentage et le bornage à l'époque médiévale avant de continuer mes recherches sur la façon de décrire l'espace agricole : voilà comment je rencontrais Bertrand Boysset, arpenteur arlésien qui vivait au tournant des XIVe et XVe siècles. Celui ci n'était pas un inconnu car il avait laissé de nombreuses traces de son activité . Il fut d'abord identifié comme mémorialiste par le public lettré à cause de sa Chronique mâtinée de livre de raison où il relatait des évènements arlésiens ou provençaux qui se déroulèrent entre 1364 et 1415. Utilisée par Baluze au XVIIe siècle lors de la rédaction de ses Vitae paparum avenionensium et répertoriée dans les toutes premières bibliographies historiques française elle connut par la suite un vif succés auprès des érudits du pays d'Arles et l'un d'entre eux en procura une édition en 1876. Bertrand a rédigé au moins trois manuscrits de cette Chronique qui nous fournit des notes biographiques précieuses sur sa famille et sur quelques unes de ses activités. Dans l'un d'entre eux, aujourd'hui conservé à la bibliothèque universitaire de Gênes , se trouvent aussi des comptes divers exécutés dans les années 1390 et qui introduisent pour quelque temps le lecteur au plus intime de la trame de ses activités quotidiennes. Les romanistes mirent également au jour à partir du premier tiers du XIXe siècle ses travaux poétiques grâce à un manuscrit acheté par Paul Arbaud, exercices littéraires qui jettent une vive lumière sur tout un pan de la culture de Bertrand. La siensa de destrar, son traité d'arpentage, fut connue plus tardivement lorsqu'elle bénéficia en 1926 d'une édition procurée par Paul Pansier. En revanche son traité de bornage, La siensa d'atermenar, formant les quatre cinquièmes du manuscrit n°327 de la bibliothèque municipale de Carpentras, n'avait jamais été, sauf par bribes, livrée au public malgré tout l'intérêt de son contenu. Il restait en outre, écrit de sa main, un rapport sur l'arpentage d'un mas à Notre-Dame d'Amour en Camargue en 1403-1404 : il donnait à voir une véritable mise en pratique du contenu de son oeuvre technique. Tout ce matériel autographe était également étayé par une ample moisson d'actes notariés qui étaient venus jusqu'à nous au travers de copies effectuées au XVIIIe siècle par l'abbé Bonnemant ou qui subistaient en originaux dans les registres des notaires d'Arles. Une lecture du manuscrit qui contenait les deux siensa... me convainquit de l'intérêt de ces développements, je tenais là un traité théorique de mesure des champs et de bornage composé par un homme de l'art dont on savait par ailleurs qu'il avait véritablement exercé ce métier d'arpenteur. Je me résolus donc à éditer et à étudier ces ouvrages. L'étude et l'analyse des oeuvres de Boysset ont nécessité l'exploration de nombreux secteurs à cause de la variété de ses préoccupations, qu'il s'agisse de celui de la littérature et de l'histoire de la Provençe, de la métrologie historique ou bien de l'histoire de la géométrie. Un examen attentif des traités de géométrie présentés plus haut a été nécessaire pour situer de façon précise la place de Bertrand dans la tradition géométrique médiévale et pour pouvoir apprécier sa culture mathématique. Celui ci écrivait sa poésie le plus souvent en octosyllabes et composait ou recopiait des morceaux aux inspirations diverses ; pour les détecter il fallait donc prendre une bonne mesure de la littérature en langue provençale de son époque, ce que permit en particulier la lecture des mystères et des poésies religieuses tel Lo jutgamen general. L'identification des ouvrages qu'il lisait et utilisait lors de la confection de ses oeuvres, travaux dont il empruntait à la lettre ou au dessin, posa d'autres problèmes et nécessita la consultation de textes de nombreux auteurs, ceux de l'encylopédiste Brunet Latin et de son Livre dou tresor, de Peire de Corbian, du Breviari d'amor de Matfre Ermengaud, ceux de l'astronome espagnol Enrique de Villena ou ceux, anonymes, des traités de géomancie écrits en provençal. Le fonds des matières abordées est vaste et pour se livrer à des comparaisons utiles il fallut explorer une littérature historique d'inégale teneur. L'histoire de la Provence au bas Moyen Âge est aujourd'hui bien éclairée par des travaux récents de grande ampleur et grâce à la thèse de Louis Stouff l'on dispose d'une étude assurée sur le milieu dans lequel avait vécu notre homme. En revanche certains thèmes, malgré une fallacieuse impression d'abondance historiographique, sont fort peu étudiés et l'on doit se contenter de l'addition de remarques impressionistes. Cest le cas du bornage qui n'a donné lieu à aucun travail si ce n'est à des articles de quelques pages qui se contentent de décrire sommairement des témoins archéologiques retrouvés dans les bois et dans les champs et qui s'intéressent surtout à l'héraldique des blasons sculptés sur les bornes. A un moindre degré, il en est de même des travaux sur l'histoire de la métrologie ; la mesure médiévale de la terre cultivable n'a que fort peu intéressé les historiens comme objet d'étude autonome et le travail de Jean Richard sur les arpenteurs bourguignons fait figure d'hapax. Cette désaffection des chercheurs est d'ailleurs bien reflétée par le contenu de l'Introduction à la métrologie historique publiée en 1989 et où tout ce qui concerne la métrologie agraire se rapporte à l'époque moderne. La base de ce travail est constitué par l'édition commentée de La siensa de destrar et de La siensa d'atermenar ; établie d'après le ms. n°327 de la bibliothèque de Carpentras, elle est complétée par celle du rapport d'arpentage à Notre-Dame d'Amour et des comptes de Bertrand connus par le ms. de Gênes. L'étude de ces textes a été entreprise dans trois directions. Il s'agissait tout d'abord et très classiquement de rassembler ce qu'il était possible de savoir sur la vie et les activités de Boysset afin de bien apprécier sa place dans la société arlésienne du temps. Il fallait aussi dresser un tableau de sa culture, de ses lectures et de ses compositions littéraires. Mais le point central de l'analyse a porté sur sa culture technique de borneur et d'arpenteur. La description de ses façons de faire sur le terrain, de sa manière de calculer et de concevoir la mesure des champs a été mise en regard de ce que l'on sait de l'évolution de ces disciplines au fil du Moyen Âge pour pouvoir estimer ce que fut la place de Bertrand dans un courant pratique qui ne fut rien moins qu'oublié. |