|
A - Bertrand Boysset
Les indications sur les parents de Bertrand
sont extrêmement ténues. De son père nous ne connaissons que le nom, Jaufre
et l'on sait qu'il est mort avant 1397, rien n'indique sa profession ou
sa position sociale. Son épouse Bertrande quant à elle lui a survécu longtemps,
puisque des actes la mettent en scène jusqu'en 1411 ; elle a ainsi vu
naître, se marier et mourir la plupart de ses petits enfants et elle a
pu secourir son fils lors de ses ennuis de 1410. La date de leur mariage
est inconnue ainsi que celle de la naissance de leur fils, il nous faut
donc arriver à la déterminer par d'autres moyens.
Les premiers évènements que Boysset mentionne
dans sa Chronique datent de 1365, son premier acte personnel connu
se passe en juin 1372 lorsqu'il termine la copie du Livre de Sidrac
et de 33 coblas de Bertrand Carbonel et son premier enfant naît
le 10 février 1373, tels sont les trois éléments chronologiques qui peuvent
permettre d'approcher l'année de sa naissance. On sait qu'à Arles
les garçons convolent vers 15 ou 18 ans, ce qui, en inférant qu'il se
soit marié à ces âges là et que sa fille Maria soit venue au monde immédiatement
après les noces, renvoie aux années 1355-1358. Rien ne dit cependant que
Boysset ait suivi l'usage commun et, en l'absence d'éléments décisifs,
je placerais la naissance de l'arpenteur entre les années 1350 et 1358.
Le moment de son décès est également incertain
quoique mieux cadré dans le temps. Bertrand date le dernier paragraphe
de sa Chronique du 19 février 1415 et un acte du 26 mars 1416 indique
qu'il est déjà mort lors de la rédaction du document . Ainsi, dans l'hypothèse
où sa vie se serait déroulée entre 1358 et 1416, Boysset aurait tout de
même passé 58 ans sur terre, ce qui montre, ramené au contexte démographique
de l'époque, un homme ayant largement dépassé la jeunesse et qui comptait
au moins quarante ans bien sonnés lorsque il atteignit la notoriété professionnelle
et composa ses traités d'arpentage et de bornage.
B - Boysset et sa
famille
Boysset se marie vers 1373 avec Catherine
qui lui donnera onze enfants dont je vais évoquer la naissance et la mort
tout en essayant de comparer le cas de la famille de Bertrand avec l'habitus
arlésien de ces années là. Malheureusement, dans l'Arles de la charnière
des quatorzième et quinzième siècles, la famille de Bertrand Boysset est
avec celle de Jean Meyrian une des deux seules dont la composition soit
précisément avérée et il est illusoire de vouloir marquer ce qui fait
l'originalité ou la conformité de sa structure par rapport à un comportement
moyen car la démographie arlésienne de l'époque, malgré les recherches
de Louis Stouff, reste mal connue faute de documents. Ce qui paraît assuré
c'est l'existence de naissances nombreuses, d'une mortalité infantile
forte, d'un faible nombre d'enfants qui survivent lorsque leurs parents
font leur testament.
1 - Naissances
La famille de l'habitant du Vieux Bourg
rentre bien dans ce sombre tableau. De 1373 à 1393, pendant 20 ans,
tous les 24 mois en moyenne, parfois de façon plus rapprochée, l'épouse
de notre arpenteur met au jour un enfant, onze au total, trois filles
et huit garçons. Pour autant que l'on puisse le savoir car les documents
ne disent rien à ce sujet, plusieurs des enfants de Boysset ont dû mourir
en bas âge ce que paraît trahir l'emploi répété de prénoms identiques.
Un premier Jacquet naît en 1374, un second en 1378, un troisième en
1389, cette succession laisse penser à un décès du premier lorsque quatre
ans plus tard on baptise le second, tout comme le prénom similaire de
l'enfant de 1389 doit marquer la disparition de ses précédents homonymes.
La même chose a dû se produire avec les deux Jaufre, prénommés comme
leur grand père paternel. Le premier, né en 1381, doit être mort lorsque
survient le deuxième en 1388 qui, lui, aura le temps de se marier mais
aussi de laisser une veuve. Ce qu'il y a de sûr au bout du compte, c'est
que, lorsque Catherine Boysset teste en 1428 " aucun de ses onze
enfants ne survit. Son seul héritier est un petit-fils, enfant d'une
de ses filles. Le patronyme Boysset disparaît. "
2 - Baptêmes
Toute cette progéniture est bien entendu
portée sur les fonds baptismaux, le plus souvent par un parrain et une
marraine, à deux reprises par deux parrains. La qualité sociale du parrainage
des enfants de Boysset montre une évolution nette. Le parrain de Marie,
Guillaume de Manso est laborator, celui de Jacquet en 1374 n'a
pas de statut connu, en revanche, dès le troisième enfant en 1375, les
clercs et les nobles côtoient les gros commerçants et les juristes.
Cinq ecclésiastiques sont sollicités. Arrivent en tête les chanoines
de saint Trophime avec Étienne de Anglada en 1375 et Jean Damian dix
ans plus tard ; un chapelain Honorat Olevier baptise Jaumet en 1378,
un Augustin Raymond Veirier fait de même pour Philippine en 1384 et
Jean d'Alzen, doyen de Villeneuve fait la promesse de Trofemet en 1390.
Boysset entretient des rapports avec la famille de Genas, riches marchands
de Valence qui sont présents à deux reprises, en 1388 et 1393, pour
Jaufre et Huguet. Un notaire, Hugo d'Aurons et la femme d'un apothicaire
complètent cette incursion dans la bonne société arlésienne.
Pour les huit garçons Boysset a utilisé
cinq prénoms : trois fois Jacques, deux fois Jaufre, Honorat, Trofemet,
Huget. Les trois filles quant à elles ont toutes porté un prénom différent
: Marie, Gabrielle, Philippine. L'usage de Jacques dans cette famille
n'est pas étonnant puisque le père de Bertan portait ce prénom ; l'emploi
d'Honorat et de Trofemet est également peu surprenant dans le contexte
arlésien et il faut également noter que Boysset a recopié la vie de
saint Trophime dans un de ses manuscrits ce qui est un signe supplémentaire
de la dévotion qu'il portait à celui à qui l'on attribue tant de miracles
dans la région d'Arles.
3 - Mariages
Malgré la mortalité élevée, deux enfants
sont arrivés en vie à l'âge du mariage, Gabrielle qui est née en 1375
et Jaufre, venu au monde en 1388. Gabrielle a épousé Jacques Astri avant
1403 et lui donnera deux enfants : Huget et Guillaume. Celui ci seul
paraît avoir vécu assez longtemps - il a dû naître avant 1416 - pour
parvenir à l'adolescence ; il est en 1428 l'unique héritier de la femme
de Bertrand lorsque elle rédige son testament.
Jacques se marie en mai 1403, il a alors
15 ans 1 mois et 23 jours comme le précise son père. Sa fiancée Jaumelona
va sur ses 18 ans et survivra à son époux qui meurt vers 1416, elle
ne laisse pas d'enfants de son premier mariage. Jacques, après son apprentissage
halieutique, s'est marié dans une famille de pêcheurs : sa femme est
la fille de Guillaume Fabre lui aussi pêcheur, et, une fois veuve, elle
se remarie avec Bernard Bellon, un autre pêcheur.
C - Un bourgeois arpenteur, vigneron et
pêcheur
Bertrand Boysset n'est connu par aucun des
documents fiscaux qui rythment le bas Moyen Âge arlésien et pour cause
: le premier terrier conservé a été établi après sa mort, entre 1424 et
1431 . C'est dire que sa situation de fortune reste difficile à apprécier
malgré la relative loquacité des sources sur son patrimoine et son exploitation.
Il est qualifié de bourgeois dans l'inscription gravée auprès des mesures
réformées de 1406 et sa présence dans le Conseil général de 1385 laisse
penser à une position honorable dans la cité, ce que confirme l'examen
du parrainage de ses enfants qui devient plus prestigieux au fil des ans.
Les mentions de sa Chronique, ses comptes insérés dans le ms. de
Gênes, les actes notariés, autorisent un début de description de son environnement
quotidien et de ses activités professionnelles multiformes mais toujours
profondément ancrées dans la typicité du terroir arlésien, suburbain et
camarguais.
1 - La maison
de Boysset
" Oh! lou galant dedins d'oustau "
lance Frédéric Mistral avant de décrire par la menu l'habitation de
notre arpenteur.
MISTRAL (Frédéric), Nerte, nouvello
prouvençalo, Paris, Hachette, 1884. Chant IV, Lou lioun, p.186-229.
La licence poétique lui permet une évocation
détaillée que n'autorisent malheureusement pas nos sources, elles donnent
seulement quelques maigres indications sur l'agencement de la bâtisse
et sur son intérieur.
La maison
de Boysset se trouve à côté du portail de Sainte Claire, signalée par
un peuplier blanc que Bertrand planta le 3 décembre 1384. Cette demeure,
qui devait comprendre un étage puisque l'inondation du mardi 14 novembre
1396 est montée jusqu'à la sixième marche de l'escalier, était prolongée
par une cour fermée d'un portail sur la porte duquel son propriétaire
à fait sculpter une lune. Je note également qu'un des ouvriers agricoles
de Boysset, Guillaume, tomba de l'escalier et se fit mal au pied, sûrement
après une chute dans la maison de Bertrand puisque ce dernier prit en
charge les frais de soins . Trop étroitement logé sans doute, à la charnière
des années 1402-1403, Boysset s'agrandit et fait construire une sala,
salle commune dont la bâtisse a duré du 10 août au 15 mars. Certains
de ses comptes permettent aussi de visiter un peu le logis de Bertran.
A l'occasion de gages qu'il paie à ses gens il est possible de voir
" la taula d'aval justa la cambra ", cette " cambra "
pourvue d'un coffre, la famille rassemblée autour du foyer " la
foganha ".
L'hostal de Boysset est également
muni d'un cellier ou d'une cave où se passent les opérations de vinification
du raisin de ses vignes. Le 18 août 1385, il fait faire par un fustier,
Jaumes Calancon, une grande cuve de mélèze destinée à la fermentation
de la vendange et qu'il paye la grosse somme de 35 florins et 7 gros.
Le verger, très certainement attenant à sa maison est mitoyen avec la
cour de Peire Julian, il comporte un puits bâti tout à côté d'un noyer
qui fut planté le 18 décembre 1394. Bertrand et sa mère exploitaient
également un jardin près du champ de course, hors les murs .
2 - Les vignes
de Boysset
Les vignes qu'exploite Boysset à l'instar
de presque tous les arlésiens se partagent entre " un vignoble
de Plan et un vignoble de Crau " car chacun de ces terroirs donne
des vins de qualités différentes et sûrement aussi la répartition en
divers points de l'immense territoire d'Arles permet-elle de pallier
les incertitudes de la météorologie.
Au Plan du Bourg, le 3 décembre 1381, Boysset
fait planter des vignes dans une parcelle qu'il nomme plantier d'Andiera.
Détruite par Laurent Andree le persécuteur de Bertrand et onze de ses
complices dans la nuit du 11 mai 1392, elle fut replantée le 27 novembre
1393, jour de la Saint Siffrein, où il fut mis en terre 1675 jeunes
plants de vignes.
Dans la Crau, là où les vins sont les plus
prisés, Bertrand possède également d'autres vignes au lieu dit En
Lebrata. En décembre 1384, il en plante de nouvelles dans une parcelle
voisine de la quarterée qu'il y possède déja. Cette vigne de Crau qui
contient 1800 maillols fut également saccagée par Laurent Andree le
jour même où il fit un sort à la vigne de Plan. L'incendiaire détruisit
également la vigne du notaire Hugo d'Aurons, ami de notre arpenteur
et le parrain d'un de ses enfants.
Outre ces deux vignobles, une plantation
de vignes est effectuée en 1410 dans un lieu inconnu, où, pendant dix
jours, du 10 au 20 décembre, Boysset s'affaire avec des gens à mettre
en culture une pièce de 30 maillols de largeur sur 80 de hauteur soit
une contenance de 2400 pieds .
Toutes ces vignes sont mises en valeur
à l'aide de travailleurs salariés et Bertran, pour les années où les
comptes subsistent, nous donne le détail des
gages et des dépenses payés aux ouvriers . Un dénommé Jean et un certain
Guillaume Arquibandi furent employés à ce faire entre 1391 et 1400,
il sont rémunérés entre 20 et 24 florins pour l'année à charge pour
eux de se livrer à divers travaux. Jean bêche les vignes de Bertrand
en 1391-1392, en revanche les attributions de Guillaume sont plus étendues.
Ce dernier est en charge de tous les travaux viticoles, il doit certes
bêcher mais aussi tailler, provigner et faire des charrois ; en 1401,
il fera même les vendanges en compagnie de son épouse. Les gages sont
payés à de nombreuses reprises pendant la durée du contrat annuel, en
8, 19 ou 22 fois. Cela paraît correspondre, outre les versements habituels
de la Saint Michel, de la Toussaint et de Noël, à des avances faites
au travailleur pour subvenir à une dépense inopinée, par exemple pour
dégager une pèlerine placée chez l'usurier, pour payer une amende de
justice, louer une maison ou bien fêter la rencontre d'un " pays
" venu en Arles pour ses affaires. Les relations entre Bertrand
et ses vignerons semblent se dérouler sous le sceau de la bonne entente,
notre homme ne renvoie pas ses gens lorsque ils sont malades ou lorsqu'ils
ont des accidents. Quand Guillaume tombe de l'escalier et se fait mal
au pied, Boysset lui donne 5 gros et paie l'apothicaire qui a confectionné
l'onguent de la guérison. De même lorsque celui ci est malade et incapable
de travailler du 27 août au 10 octobre 1399, Bertrand lui donne-t-il
de l'argent à trois reprises. Les paiements se font le plus souvent
dans la maison de Boysset. Certains termes se règlent sous la treille,
d'autres dans la chambre du maître ou bien sur le seuil de sa porte
mais le plus souvent les comptes se font dans la salle commune près
du foyer et au moment du repas. Boysset est alors surpris au lever de
table en compagnie de sa femme ou d'une de ses filles par l'ouvrier
venant réclamer son dû accompagné d'un de ses " compayres ".
Parfois aussi les comptes se soldent en divers lieux de la ville, à
la cour royale ou devant le cellier de dame Lausagua. Ces opérations
ont toujours des témoins, amis ou parents de Boysset, voisins, dont
le nom est mentionné à la fin de la ligne d'écriture.
Propriétaire de parcelles dans les deux
terroirs arlésiens, Boysset note avec précision chacune des façons appliquée
à ses vignes, leur date et les règles qui ont présidé à leur exécution.
Soigneux dans la rédaction des pages où il note les salaires, Bertrand
l'est également en ce qui concerne le détail de la culture de ses vignes.
Cela nous permet de voir qu'en 1401 les vendanges du Plan du Bourg débutent
le 20 septembre ; elles mobilisent 13 hommes et deux femmes dont le
plus grand nombre est employé à la coupe du raisin tandis que deux personnes
le transportent jusqu'à la charette où est installée la comporte. Là,
deux hommes foulent aux pieds la vendange avant de l'envoyer dans le
cellier.
Les notes techniques
sont également fréquentes. Lorsque Bertrand plante des vignes, il indique
l'espacement qui doit être respecté entre chaque bouture. En 1393, il
précise qu'il doit être de 4,5 palms et en 1410, il plante à 4 palms,
ce qui correspond aux préconisations de son traité faites à l'occasion
de la rédaction des comptes faits sur la carterée de vignes. Il est
intéressant de noter que ce n'est pas la superficie qui intéresse le
vigneron lorsqu'il évalue une parcelle mais sa contenance en pieds de
vigne. Il lui est possible de planter à diverses distances et de ce
fait une surface donnée peut contenir un nombre variable de ceps, il
n'y a donc pas d'intérêt pour lui à procéder à un calcul géométrique.
En revanche, comme il doit connaître le rendement approximatif de chaque
pied pour un cépage donné, il dispose là d'une méthode qui rend immédiatement
compte du produit espéré lors de la récolte.
Bertrand note aussi soigneusement les réparations
qu'il fait effectuer sur ses futailles, qu'il s'agisse de la "
gran tina " ou bien des tonneaux " quaratier " ou "
temprier " dont il change les cercles d'osier en 1392 . Il s'intéresse
aussi de façon plus générale à la viticulture et ses comptes montrent
à plusieurs reprises des notations sur l'encépagement de vignes qui
ne sont pas les siennes. On y trouve mentionnés des cépages aux noms
qui gardent aujourd'hui leur mystère : " selharenqua ", "
espanhenquas ", " savatencs ", " pigarvanas ",
et dont nous savons seulement qu'ils produisaient des raisins blancs
ou noirs. Pour distinguer chacun d'entre eux, les vignerons disposent
des signes de reconnaissance, un ou deux fils noués autour du pied ou
bien bâtons fichés en terre tout à côté du cep dont on veut garder les
caractéristiques en mémoire .
Les sources nous ont laissé la trace de
5875 pieds de vigne possédés par Boysset mais sans que nous ayons une
idée du volume de vin que celui ci pouvait récolter. Il semble ne pas
être suffisant pour assurer sa consommation annuelle puisque à partir
du mois de juin 1390 lorsqu'il commence son entreprise de dépiquage,
il donne de l'argent à ses hommes pour acheter du vin ; d'autre part,
il n'est nulle part fait mention de vente de vin au travers de ses comptes.
De tout cela, Boysset apparaît comme un
vigneron avisé, versé dans la vinification comme dans l'ampélographie,
gérant et cultivant son vignoble à l'aide de mercenaires, ouvriers agricoles
ou vendangeurs.
3 - L'étang
de Meyranne
Si Boysset n'est pas véritablement reconnu
comme pêcheur dans les sources, il a cependant passé une bonne partie
de sa vie à fréquenter ce groupe social. En mariant son fils Jacques
à une des filles Fabre, il a noué des alliances avec une famille de
pêcheurs et ce fils a d'ailleurs appris le métier halieutique auprès
de Jean Abert à partir de 1405. De plus Bertrand a exploité des étangs
pendant toute sa vie et c'est peut-être là que son fils prit goût aux
activités du marais et des roubines en suivant son père dans les étangs
de Meyranne, à l'orée des pâtures de la Crau, où il mettait en oeuvre
un dispositif de pêche depuis au moins 1380.
L'exploitation
Les étangs de Meyranne sont aux mains
de diverses personnes qui s'en partagent l'exploitation et celui de
Boysset est utilisé par une " societas piscatorum dicti stagni
", il s'agit en somme d'une sorte de syndicat. Bertrand paie
un denier de cens sur cet étang en 1376 au couvent des Augustins d'Arles
et posséde le huitième indivis de cette source de revenus en 1401.
Les pêcheries sont constituées par un ensemble d'écluses (les martellières)
qui sont des prises d'eaux sur le fleuve ou sur des canaux d'importance,
de canaux de diverses dimensions (les roubines, les giets,
les forchons) et de viviers (les pesquiers). Toutes
ces installations sont complexes, lourdes à entretenir et particulièrement
onéreuses.
Bertrand Boysset,
associé en syndicat avec sept partenaires, a fait bâtir sa martellière
de Meyranne par le tailleur de pierres Guillaume Portal. L'entreprise
a duré du 10 juillet jusqu'au 20 octobre 1380 et elle a coûté fort
cher à l'association dont notre arpenteur fut le trésorier, plus de
527 florins. Bertrand gère l'emploi de l'énorme dépense et s'octroie
également le titre de "governador d'aquesta obra", organisateur
et sûrement maître d'oeuvre technique, car son savoir de géomètre
pouvait s'appliquer avec fruit à la surveillance et à la conception
d'une installation d'écluse déja complexe "an las portas et an
lo torn et an la corda que avie mestier par ausar la porta."
A proximité de ces dispositifs, les pêcheurs disposaient d'une cabane
pour ranger leurs outils, se reposer, manger et boire . Dans La
siensa d'atermenar, Boysset à consacré le ch. T88
aux roubines et ces passages fournissent des éléments de description
de l'installation et apparaissent comme un véritable règlement d'administration,
montrant également les conflits qui pouvaient surgir entre les paysans
et les pêcheurs au sujet des digues de roubine, l'un voulant pousser
ses cultures le plus avant possible et l'autre ayant besoin d'espace
à la fois pour faire une digue suffisament solide et pour disposer
d'assez de place pour étendre la vase provenant du curage périodique
du canal. Après avoir exposé la situation, Bertrand signale que le
pêcheur doit bâtir des digues de 6 palms de largeur et doit disposer
de 6 autres palms pour l'épandage ; cependant si entre deux roubines
on dispose d'un espace inférieur à 24 palms il suffit de le partager
en deux pour connaître la largeur de chaque digue. Il est également
possible aux paysans de planter des arbres sur la digue de la roubine
sans avoir la permission des roubiniers, à la condition que ceux ci
puissent en cueillir les fruits et en manger librement. Le "
larc del torn ", sûrement le terre plein où est bâtie l'écluse,
est l'endroit où le roubinier peut faire une cabane ou un vivier et
il représente une superficie de 12 cannes carrées. Tout ceci demandait
un grand travail d'exploitation et d'entretien car la roubine barrée
par les écluses nécessite de gros travaux pour ne pas s'envaser et
garder toute son efficacité de piège à poissons. Il faut régulièrement
la nettoyer et, en septembre 1396, ce ne sont pas moins de 78 hommes
au salaire de 5 sous par jour qui curent la vase de la tranchée.
Les dessins [152] et [153]
montrent de façon réaliste quoique naïve tous ces éléments du paysage
de l'étang. Ils illustrent les roubines et leurs digues, les cabanes,
montrent les bateaux utilisés pour sillonner le plan d'eau et donnent
une figuration précise des labyrinthes de filets mis en oeuvre pour
la capture du poisson. Certains sont plantés dans les roselières et
doivent, tout en prenant du poisson, diriger la plus grande partie
de celui ci vers un dispositif plus complexe situé en eau libre et
où le poisson semble dirigé par des couloirs de maille vers des chambres
où le roubinier pourra le capturer puis le mettre dans son vivier.
Les détails
de la confection de ces filets ne restent pas inconnus , ils sont
fabriqués en chanvre et sont appelés pantena et pantenon.
La fibre, achetée brute auprès de commerçants, est donnée à filer
à des fileuses. Une fois les écheveaux terminé, d'autre femmes confectionnent
le filet lui même, c'est à dire en réalisent les mailles ce que traduit
le verbe lasar. Les filets appelés clara vont s'acheter
directement chez le cordier, ils sont plombés et doivent s'apparenter
aux éperviers, manoeuvrés par le pêcheur depuis la berge ou bien depuis
une barque . Tout cela coûte cher, il faut dépenser plusieurs florins
pour chacun de ces apparaux, et doit être renouvelé fréquement comme
en témoignent les commandes successives des années 1390 et 1391.
Bertrand a exploité ses étangs aussi
bien en faire valoir direct qu'en les mettant à ferme. En 1391-1392,
il prend à gages le pêcheur Poncet Porte pour 42 fl. par an ce qui
représente à peu près deux fois le salaire annuel des ouvriers qu'il
emploie au travail de la vigne. Lorsque il exploite directement, il
se charge aussi de la commercialisation du poisson. C'est ainsi qu'au
mois de janvier 1390, notre homme s'en vient à Avignon avec un compère
pour vendre une quarantaine de paniers d'anguilles soit quelque 30
000 poissons qu'il négocie 6 fl. 6 gr. le millier. L'année suivante
en revanche, Bertrand afferme l'exploitation à Guillaume de Manso
ce qui lui rapporte près de 40 florins et il agit de même en 1399-1400
lorsqu'il donne le bail de l'étang à Bérenger Celesti et à son fils
moyennant 25% des fruits . La vente du poisson n'est donc pas une
petite affaire car elle génère des rentrées d'argent qui approchent
200 fl. par année dans le cas d'une exploitation directe et permet
à Bertrand de toucher une quarantaine de florins s'il met à bail ses
pêcheries.
Les conflits
Tous ces profits suscitaient incidents
et rivalités. Bertrand Boysset et ses associés furent ainsi aux prises
avec un de leurs compagnons du début de l'entreprise et qui est un
de leurs voisins de Meyranne, le pêcheur Laurent Andree dont j'ai
décrit plus haut les saccages qu'il fit dans les vignes de notre homme.
Vers 1392, dans ses comptes du ms. de Gênes , Bertrand transcrit en
latin les griefs qu'il a contre Laurens et cette récapitulation à
usage juridique a le mérite de nous introduire dans la réalité de
l'exploitation des étangs au travers des vols et des exactions divers
perpétrés par celui qui veut s'assurer la domination de tout Meyranne
et qui emploie pour ce faire une large gamme de moyens. Il utilise
d'abord la subornation et la falsification, c'est ainsi que, à prix
de 10 fl., il tente de corrompre le notaire Rostang Rodelh pour qu'il
falsifie à son profit un testament qui stipulerait que lui, Laurent,
est le seul héritier des " omnes aque de Mayrane ". Dans
le même but, il fabrique des faux en rajoutant des confronts imaginaires
sur les notes prises par le notaire Guillaume Agreve puis il vend
pour son compte des portions d'étang qui appartenaient à Jean Raynaud.
Pour tenter de spolier ce bourgeois d'Arles, Laurent a également établi
des fossés et des levées de terre sur sa propriété.
Après la fraude, Laurent utilise l'incendie
qui paraît plus à même de lui permettre d'arriver à ses fins. En compagnie
de sa famille et d'autre gens, il a brûlé la cabane que Boysset et
ses associés avaient fait construire à Meyranne. Cette intimidation,
jointe au saccage des vignes ne suffit pas à effrayer Boysset, Laurent
continue donc ses manoeuvres et il menace en termes à peine voilés
: " Ben volgra que tu, Bertran Boysset, e yeu fossen a la marteliera
soletz que yeu ti mostrera qui Laurens es ! " Une fois la cabane
reconstruite, il tente en les menaçant d'en chasser Bertrand et ses
compagnons : " Yeu vos promete que si vos jases en aquela cabanna
que yeu hi metray fuoc ! " Un autre jour il lâche trois chiens
sur notre homme ou alors il lui dérobe une passerelle de bois jetée
sur une roubine. Les autres exploitants de Meyranne ne sont pas oubliés,
Bérenger Celesti se voit ainsi voler une ruche, du miel et de la cire.
Outre cela, Laurent et ses complices volent le poisson des étangs,
c'est ainsi qu'à la veille de la Toussaint, pendant trois ou quatre
nuits, ceux ci pêchent 6000 anguilles à l'aide de filets dans des
roubines et des giets qui ne sont pas les leurs puis s'en vont
les vendre en Arles " per itinera abscondita ". D'autres
poissons, brochets et carpes, sont aussi capturés et ce sont jusqu'aux
viviers qui sont pillés en plein jour. Toutes ces exactions laissent
voir Laurent Andree comme un véritable forcené qui va jusqu'à laisser
ouverte l'écluse d'une roubine de Meyranne lors d'une crue du Rhône
cela, déclare-t-il aux bons hommes chargés de l'enquête, afin de détruire
et d'inonder tous les blés du Plan du Bourg. L'histoire ne nous conte
pas la fin de la procédure, Laurent fut il condamné, mourut-il avant
la conclusion judiciaire ? En 1414 l'affaire est encore pendante puisque
une commission d'enquête est nommée pour tenter de résoudre le conflit.
Toutes ces péripéties, ses séjours dans
les étangs et son expérience de pêcheur ont largement inspiré sa verve
technique et de dessinateur puisque, à plusieurs reprises, Bertrand
a évoqué le milieu aquatique dans La siensa d'atermenar intégrant
ainsi de son expérience quotidienne dans un ouvrage à vocation didactique.
Mais son activité de pêcheur et d'exploitant d'eaux poissonneuses
permet aussi de mieux le situer sur l'échelle sociale des populations
arlésiennes. Bertrand participe à la vie d'un groupe professionnel
qui occupe une place importante dans les métiers de la cité. Les pêcheurs
sont nombreux dans l'Arles de 1437-1438 et l'on en compte une soixantaine
sur 1228 chefs de feux . Ils ne se placent certes pas au premier rang
des fortunes mais ils présentent un éventail largement ouvert de patrimoines
qui s'échelonnent de 5 florins à 249 florins, la moyenne de la corporation
étant de 61 florins ce qui les place à mi chemin de celle des apothicaires,
bien loin au dessus de celle des brassiers mais bien loin aussi de
celle des bourgeois anoblis, ce qui semble en faire un groupe de fortune
moyenne .
4 - Les autres
productions de Boysset
Outre ses vignes et ses pêcheries, Boysset
exploite des terres à céréales, coupe ses bois et élève du bétail.
Il possède au moins une terre en Camargue,
sans doute une parcelle labourable qu'il restitue à sa belle-fille Jaumone
après la mort de son fils Jaufre . Certes, nous n'avons pas de preuves
directes qu'il s'agisse de terres à blés mais des comptes montrent qu'il
avait fait battre pour 5,5 setiers de blé et 5 setiers d'avoine laissant
penser que cela provenait d'une sienne propriété. En revanche nous savons
de façon certaine que, après les moissons de 1390, du 15 juin au 9 septembre,
Bertrand a organisé une entreprise de dépiquage qui paraît avoir été
dirigée par Hugo Robin . Durant ces presque trois mois, au rythme des
juments qui foulaient les gerbes et des pluies qui noyaient et détrempaient
l'aire de battage, les blés d'une dizaine de personnes furent traités
et une liste garde le souvenir de ce qui était dû à chacun de ceux qui
avaient apporté leurs récoltes . En septembre de la même année tous
ces sacs de grains passent le Rhône et sont apportés en ville à la "
botigua " où Bertrand et ses associés les mettent en vente . Boysset
éleve aussi du bétail en commun avec d'autres sur des pâtures d'Eygualières
en 1389 .
Notre homme possède d'autres menus biens
tel un bachas, peut-être une auge ou bien un abreuvoir pour les
bestiaux ainsi qu'un bois en bordure du Rhône, à l'extrémité d'une de
ses terres, que Bertrand fit couper en 1395 .
|