Bertrand
Boysset![]() Arles 1355-1415 La vie et les oeuvres techniques d'un arpenteur médiéval Première partie Ch. 2 : Les loisirs d'un arlésien : Bertrand Boysset chroniqueur et écrivain |
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Les ouvrages de Boysset sont écrits en provençal mais certains d'entre eux montrent que l'usage du latin n'était pas inconnu à Bertrand, sa Chronique renferme plusieurs passages rédigés en cette langue sans que l'auteur ait éprouvé le besoin de les traduire et quelques comptes du ms. de Gênes sont également directement transcrits en latin tout comme la liste des griefs établis contre Laurent Andree. Si Boysset n'était pas suffisament lettré pour composer des textes élaborés dans la langue de Cicéron, il la maîtrisait suffisament pour pouvoir la lire sans trop de difficultés.Je note dès l'abord que Bertrand ne mentionne pas une seule fois dans sa Chronique le moindre de ses traités techniques ou de ses travaux poétiques, alors qu'il s'étend abondamment sur d'autres faits de sa vie quotidienne. Il semble y avoir un cloisonnement net de ses activités, dans la Chronique, Bertrand ne se qualifie jamais d'arpenteur, même lorsqu'il relate la réformation des mesures d'Arles, au contraire, dans ses traités, il se décerne abondamment ce titre ainsi que celui de borneur. De même si les renvois sont nombreux à l'intérieur de chacune de ses oeuvres, il n'existe pas de citation d'une oeuvre dans une autre. La première caractéristique des oeuvres de Boysset c'est une autonomie affirmée des unes par rapport aux autres.
Après avoir étudié la façon dont Bertrand évoquait et consignait le déroulement du temps, j'évoquerais ses lectures et ses travaux littéraires pour mieux comprendre quelle fut la culture de notre arpenteur.
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A - La conception du temps de Boysset Bertrand Boysset a toujours marqué une attention prononcée pour le temps qui passe ; la meilleure et la plus évidente des preuves en est l'existence de sa Chronique où, de 1364 jusqu'à la veille de sa mort vers 1414, il note précisément le déroulement de sa vie familliale, la succession d'évènements arlésiens et forains, échos de problèmes romains, avignonais ou catalans. Le ms. de Gênes est le témoin le plus affirmé de cet intérêt car il contient des développements de chronologie technique importants sous la forme d'une liste de dates de Pâques pour les années 1286 à 1817 ainsi qu'un passage sur la manière de calculer le nombre d'or avec une table de 1393 jusqu'en 1525. Toutes les oeuvres que Bertrand a laissées portent aussi la marque de cette volonté de précision chronologique, chacun de ses volumes, outre sa Chronique, contient des détails sur la date de sa composition ce qui est somme toute peu fréquent. Dans le recueil de varia conservé aujourd'hui au musée Arbaud d'Aix en Provence, il note à six reprises la date d'achèvement de ses recopiages. De même, la confection de ses traités d'arpentage et de bornage est marquée par un incipit et un explicit bien datés : l'ouvrage entamé en 1401 a vu la fin de sa première rédaction en 1406. Le corps lui même de ses écrits techniques - tout comme ses actes de praticien - contient les preuves d'une attention constante au déroulement dans le temps des opérations. La plupart des notations chronologiques de sa Chronique comprennent l'année, le quantième du jour et le mois ; à plusieurs reprises cependant Boysset note le nom du jour de la semaine où se passe l'évènement sans qu'il paraisse exister de relation entre l'importance du fait évoqué et la précision supplémentaire que fournit le mémorialiste. Parfois même, l'heure est indiquée lorsqu'il évoque de grosses inondations du Rhône qui envahirent sa maison en novembre 1396 " a l'ora de tercia " ou bien quand il consigne l'entrée du roi Louis en Arles " lo jorn 26 de novembre [1400] a l'ora de vespras que fon divenres. " Je remarque au passage que les morceaux latins de la Chronique sont quasi systématiquement pourvus de la mention du jour de la semaine, comme si Boysset s'était servi d'une autre source que son propre souvenir pour les rédiger. Quant au style chronologique employé, il s'agit du style de l'Incarnation qui fait commencer l'année le 25 mars. Boysset l'indique expressément au fo 8V du ms de Carpentras et la lecture de sa Chronique permet de vérifier le fait comme en témoignent deux exemples, ceux des années 1405 et 1410 . Pour 1405, Boysset nous dit : L'an que desus [1404] lo jorn XIX de mars [le roi Louis quitte Tarascon] ; le paragraphe suivant commence ainsi : L'an 1405 lo jorn ters d'abril [mourut le lion d'Arles], le changement d'année se passe entre le 19 mars et le 3 avril, or en 1405, Pâques tombe le 19 avril et donc Boysset n'emploie pas ici le style de Pâques mais celui du 25 mars. L'exemple de 1410 vient confirmer ce fait : L'an que desus [1409] lo jorn 25 de mars [se fit le mariage du roi Louis] ; le paragraphe suivant nous donne : Item l'an 1410 lo jorn 9 d'abril... Ainsi Boysset change d'année entre le 25 mars et le 9 avril alors que Pâques 1410 est fêtée le 23 mars . B - Le chroniqueur Bertrand Boysset a laissé deux manuscrits autographes d'une chronique qui rapporte des évènements qui se sont déroulés en Arles et en Provence de 1364 à 1414 et qui intéressent à la fois son histoire familliale et celle de la région, mêlant ainsi le genre du livre de raison à celui de l'ouvrage d'histoire. Le plus précoce de ces deux écrits est certainement le ms. de Gênes dit des Trinitaires d'Arles, la relation historique s'y arrête en 1401 et le caractère peu soigné de la forme laisse penser à un brouillon rédigé dans la jeunesse de Bertran. Le ms. conservé à Paris est d'une composition beaucoup plus régulière, il va jusqu'en 1414 et comporte des ajouts et des éliminations par rapport à la version de Gênes, tout porte à croire qu'il est d'une date postérieure et le soin apporté à sa transcription laisse pencher pour une rédaction définitive. Paul Meyer pense qu'il a dû exister un troisième ms. autographe qui serait aujourd'hui perdu et dont la transcription de Bonnemant publiée dans Le musée garderait la trace. La paternité de ces écrits a souvent été déniée à Boysset ; les passages en provençal qui se rapportent à sa famille et à ses activités ne posaient pas de problème d'attribution aux éditeurs et commentateurs mais ce qui était relaté en latin ou bien ce qui avait trait à des évènements historiques d'importance est souvent passé pour des emprunts à d'autres chroniqueurs. Meyer pense cela, par exemple, du service funèbre de la reine Jeanne en 1384, il le croit " emprunté à un document contemporain " et de façon plus générale il pense que Bertrand a utilisé des " récits historiques qu'il s'est borné à copier et à corriger " . De même la relation du voyage d'Urbain V à Rome, rédigée en latin, a-t-elle d'abord été attribuée par Baluze à un certain " Garoscus de Ulmoisca veteri " sur la foi d'une mention marginale du ms. de Paris rédigée dans une cursive du XVIe siècle. Paul Meyer quant à lui relit " Jacobus de Velino ista vidi et fui presens ", une révision de ces lignes par quelques paléographes avertis n'a rien amené de concluant, la lecture de Baluze comme celle de Meyer sont irrecevables, jusqu'à présent ces mots ne se déchiffrent point. En tout état de cause, il manque une édition sérieuse de la Chronique, celle donnée par Mgr. Ehrle ne suffisant pas à jeter assez de lumière sur la manière dont fut compilé et arrangé le contenu historique de cet ouvrage. Les mémoires de Boysset ont été lus très tôt, Baluze en a fait effectuer une transcription et l'a utilisée pour ses Vitae paparum avinionensium , les historiens de Provence comme Honoré Bouche s'en sont servi à plusieurs reprises et une des toutes premières bibliographies historiques françaises, la Bibliothèque historique du Père Lelong, les enregistre sous le numéro 38 063. De nombreuses copies, exécutées au XVIIIe et XIXe siècles par des curieux d'histoire arlésienne, ont également circulé et Mistral lui même à mis en scène le chroniqueur dans Nerte, lui faisant raconter en vers provençaux divers épisodes que le poète de Maillane avait recueilli dans sa Chronique. Témoin attentif des péripéties de son époque quelles soient politiques, météorologiques ou autres, Bertrand lisait aussi des oeuvres littéraires de fiction et s'est également essayé à en composer. C - L'écrivain, le lecteur, le traducteur La principale trace de ces délassements intellectuels est parvenue jusqu'à nous grâce au recueil autographe du musée Arbaud d'Aix en Provence qui est une collection de pièces diverses, didactiques, poétiques et historiques. Cet ouvrage est écrit sur un papier de format 22,4 cm sur 14,8 cm et il comprend aujourd'hui 71 feuillets dont 70 sont numérotés. La table des matières a été rédigée par une main du XVIIe siècle. Le ms. est incomplet du début et de la fin, Camille Chabaneau pense qu'il manque 15 ou 16 fos au début de l'ouvrage, soit la première partie du Livre de Sidrac, ce que note également Clovis Brunel. De même, la copie faite en 1617 par Louis Ferrier de la Vie de saint Trophime, copie qu'il a effectuée sur ce ms. lui même nous montre que ce texte comprenait 1087 vers alors qu'il n'en subsiste plus ici que 58. Très tôt ce ms. a été mis à contribution par les romanistes et les curieux d'histoire provençale ; nous avons vu Louis Ferrier l'utiliser, au XVIIIe siècle un érudit arlésien s'en est servi pour son Chaos d'Arles et Raynouard l'a dépouillé pour l'élaboration de son Lexique roman... comme l'indique une lettre de sa main écrite en 1831 et qui figure en tête du ms. Le tableau suivant donne une vue synthétique de son contenu que je vais examiner dans le détail.
Ces pages contiennent six oeuvres qui ont été recopiées durant sept ans depuis le 13 juin 1372 jusqu'en 1380. La première dans l'ordre du recueil est une traduction provençale des 47 premières questions et réponses du Livre de Sidrac . Rédigé d'abord en français dans le dernier tiers du XIIIe siècle le Livre de Sidrac a connu un succès considérable dont on peut se faire une idée à travers les nombreuses traductions qui fleurirent dans presque toutes les langues de l'Europe médiévale. Les dix-neuf premiers folios du ms. Arbaud donnent une des deux versions provençales connues de ces dialogues didactiques formés de plusieurs centaines de questions et de réponses. Composé par un auteur inconnu, le Livre... se réclame d'une " généalogie merveilleuse " qui attribue une paternité fabuleuse à sa tradition et il est tentant de rapprocher ce procédé littéraire répandu avec les assertions de Boysset lorsqu'il invoque Arnaud de Villeneuve pour la rédaction de ses traités techniques. Faut il penser que Boysset est le premier traducteur en provençal de cet ouvrage comme il semble l'avoir fait pour quelques chapitres du Livre dou tresor de Brunet Latin ? Les Coblas de Bertrand Carbonel ont ensuite retenu l'attention de notre arpenteur. Cet auteur marseillais écrivait vers 1285-1300 et, quoique A. Jeanroy le qualifie d'" esprit chétif ", il n'a pas laissé de séduire Boysset car celui ci nous donne le texte de 33 des 94 coblas de l'auteur. Les quelques folios suivants sont consacrés à L'Enfant sage dialogue entre l'empereur Adrien et Apitus, un enfant de rencontre ; cette sorte de catéchisme a durablement impressionné Bertrand car il se sert à plusieurs reprises de cette oeuvre dans la dissertation sur les noms du terme . Le Roman d'Arles , texte de 1096 vers dont la rédaction a été terminée en août 1375 n'est connu que par le manuscrit de Boysset et la question se pose de savoir si Bertrand n'en est pas lui même l'auteur. Les philologues qui se sont occupés de son étude ont eu des positions contrastées. L'éditeur, Camille Chabaneau ne pense pas qu'il s'agisse d'une oeuvre de Boysset mais penche pour une compilation de morceaux de diverses origines qui ont l'histoire légendaire d'Arles pour thème commun. En revanche, Madeleine Le Merrer en 1986 en attribue la paternité à Boysset qui aurait assuré la recomposition de sources de provenance variée en les agençant en trois parties : la légende du bois de la Croix, la légende de saint Trophime et de la fondation d'Arles, la prise d'Arles par Charlemagne. Selon elle, l'inspiration de ce texte devrait être cherchée dans le couronnement impérial de Charles IV en Arles en 1364, évènement rapporté par Bertrand dans sa Chronique. L'opinion de cette historienne qui voit en notre homme l'auteur de ces vers n'est pas sans fondement car celui ci ne serait pas le premier rédacteur de chronique à avoir voulu assurer un prologue glorieux aux récits qui lui furent contemporains. C'est toujours la veine légendaire provençale qui est mise à contribution lorsque on lit la Vie de sainte Marie-Madeleine qui occupe les 19 folios suivants. La dévotion à sainte Marie-Madeleine est fort répandue en Provence et elle a laissé de nombreuses traces dans la littérature d'oc que Camille Chabanneau a longuement étudiées. Les 1205 vers que Boysset a copiés en 1375 n'ont pu être attribués à aucun auteur connu, il constituent l'avant dernier morceau du ms. Arbaud. Un fragment de la Vie de saint Trophime clôture le ms., dernier souvenir d'une rédaction plus étendue que l'on a pu lire au moins jusqu'au début du XVIIe siècle. Pour ce texte aussi, le ms. de Boysset constitue le témoin le plus ancien de la tradition de cette Vie... qui a servi de base aux copies des XVIIe et XVIIIe siècles qui subsistent et il n'est pas impossible que Bertrand ait joué davantage qu'un rôle de scribe pour un sujet qui touche directement à l'histoire arlésienne et qu'il avait déja abordé dans le Roman d'Arles. Une première lecture donne l'impression d'un recueil de varia composé au gré des intérêts d'un amateur de littérature et d'histoire. Au fil des rencontres avec les textes, ouvrages prêtés par des amis, consultés dans des bibliothèques d'établissements religieux ou de laïcs lettrés, Bertrand recopie les morceaux qui lui agréent. En fait le ms. Arbaud semble montrer une organisation bipartite, le début jusqu'au fo 29 est consacré à des textes didactiques ou poétiques qui n'ont pas de références arlésiennes, copiés entre 1372 et 1374. Toute la suite, des fos 30 à 71, est quant à elle occupée par des oeuvres à dominante historique provençale ou arlésienne dont on peut se demander si, au dela des influences et des emprunts, Boysset n'en a pas lui même assuré la composition pendant les années 1375 à 1380. La féquentation des traités techniques permet de recenser d'autres sources d'inspiration et de mettre en évidence d'autres travaux. Au détour d'une explication sur le fonctionnement du cadrin , le démarquage de quelques vers indique la lecture de la Vie de Saint Honorat , on rejoint ici la veine hagiographique provençale que l'on a déja rencontrée dans le ms. Arbaud. Mais l'apport le plus neuf de ces deux ouvrages sur le fonds culturel de Bertrand est constitué par les ch. 39 et 41 de La siensa d'atermenar qui sont extraits du livre I du Livre dou tresor de Brunet Latin. Je dois cette identification à la sagacité de Jean-Patrice Boudet , à leur lecture, il découvrit la première traduction en provençal de l'encyclopédiste italien . Les lignes retenues par Boysset ont trait à la cosmologie et à l'astronomie, ce sont les chapitres intitulés par Brunet " De la grandor dou ciel et de la terre " et " Dou firmament et dou cors des XII signes ". Bertrand ne cite pas l'ouvrage dont ils sont extraits et ne dit pas non plus s'il en a effectué lui même la traduction. Jusqu'à ce jour on ne connaissait pas de traduction provençale de cette oeuvre qui avait été pourtant diffusée dans un grand nombre de langues avec la succès extraordinaire que l'on sait. Bertrand a dû soit s'inspirer d'une traduction aujourd'hui perdue, soit effectuer lui même le travail à partir d'une version en français ou en italien. La traduction est en tout cas très proche du texte de Brunet, il s'agit d'une reprise mot à mot de l'original où s'intercalent de rares commentaires de Boysset, on n'y trouve pas de périphrases du genre de celles qui furent employées par le traducteur catalan Guilhem de Copons. Outre la reproduction du texte, notre arpenteur à également repris les illlustrations qui devaient se trouver sur le manuscrit consulté, gratifiant le lecteur contemporain de la vision classique du monde diffusée par les encylopédistes du XIIIe siècle. |
Conclusion
Chroniqueur, lecteur assidu d'encyclopédies et de poèmes d'inspiration variées, Bertrand Boysset a aussi composé lui même dans le genre nouveau du roman forgeant ainsi une introduction légendaire à sa chronique. Sûrement aussi traducteur de Brunet Latin, il fait montre d'une culture littéraire étendue pour un bourgeois de son époque montrant du même coup les intérêts intellectuels de l'habitant aisé d'une ville de Provence. Mais, en prise directe avec une partie de son activité professionnelle, il a surtout mis en forme de traité les connaissances techniques qui lui tinrent le plus à coeur, celles qui ont trait à l'arpentage et au bornage.