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A - Problèmes d'attribution
et de datation
1 - La paternité
proclamée des traités
Dans la deuxième
partie du poème sur l'arpentage, Boysset met en scène
Arnaud de Villeneuve et le roi Robert
comme coauteurs des traités d'arpentage et de bornage. Lui, Bertrand,
n'aurait eu qu'a s'inspirer des travaux de ses illustres prédécesseurs.
Arnaud de Villeneuve est paré
de nombreuses qualités par notre arpenteur, il est qualifié
de docteur en lois et en décret, en astronomie, en médecine,
en théologie et de maître dans les sept arts. Né
en Catalogne, il partit à Naples se mettre au service du roi
Robert. Là , " étant
avec le roi en sa chambre, veillant dans son bureau, nous deux fîmes
vraiement ce livre où est écrite toute la science de l'arpentage
et du bornage, et où elle est toute rangée en chapitres
et noblement agencée. Mon seigneur le roi la dictait et moi je
l'écrivais et la mettais en ordre selon la forme qui agréait
au roi Robert et selon ce qu'il me commandait, car il était la
source de toute science".
Ce livre, le roi " le baptisa,
le nomma et l'appela ... livre noble et subtil. "
et sa rédaction ne se fit pas sans mal "car le roi Robert a eu
grand peine, et moi avec lui, pour élaborer ces sciences de l'arpentage
et du bornage". Bertrand note en outre que "ce
livre fut achevé, écrit et mis en ordre dans la grande
cité de Naples, la quatrième année du couronnement
du roi Robert comme roi de Sicile ".
Tous ces propos sont abondament
illustrés, de la genèse du projet jusqu'à la présentation
de l'oeuvre au corps social. Ainsi voit-on le roi assis sur son trône
qui dicte les traités à Arnaud écrivant à
ses pieds, plus loin une image répartie sur deux pages en vis
à vis montre Robert présidant un conselh general formé
des trois corps du royaume, nobles, bourgeois et pobol à
qui il ordonne de toujours se fier au livre d'arpentage et de bornage.
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33

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fo 23
Le roi Robert dicte son traité d'arpentage à Arnaud de Villeneuve.
Légende : Lo rey Robert.
Maistre Arnaut de Vilanova.
Cartouche tenu par Arnaud de Villeneuve : Syensa de destrar
e d'atermenar
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| 34

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fo 23V
Assemblée du corps social arlésien, on peut évoquer
à ce propos le conselh general de 1385 dont Boysset
parle dans sa Chronique. On pourra comparer cette liaison
de la mesure aux organes du pouvoir avec ce qui se passe à Sienne.
La fresque du bon gouvernement
du Palazzo communale a été publiée et étudiée
par Starn et le travail d'Odile Redon
remet dans une perspective politique l'oeuvre de Lorenzetti.
Légende :
premier cartouche tenu par le roi Robert : Nos volem et avordenam
que aquest libre valha e tengua tostemps mays. Robertus rex.
deuxième cartouche, quatre personnages : Nos autres dux,
contes e barons e los autres que son aysi an nos consenten e conferman
tot quant per vos es avordenat.
troisième cartouche cinq personnages : E nos autres qu'avem
aysi mandats ad aquest consel general avoan e conferman tot quant
es per lo rey Robert avordenat
fo 24
premier cartouche : Et oy rey Robert mon senhor, lo pobol
que es aysy an nos consent en so que as avordenat d'aquest libre
e quapitolat per destrar et atermenar.
deuxième cartouche : Et o tenem trastot per fag tot quant
tu as avordenat.
troisième cartouche : E nos senher tots o volem.
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Arnaud de Villeneuve attache
un grand prix à la diffusion du noble savoir puisque une image
d'égale importance que celle du conselh general nous le
montre en train de regarder deux de ses élèves qui arpentent
un champ rectangulaire .
| 41
et 42

|
fo 28V
Quatre personnages.
Légende en rouge : Mot es
sotil siensa leis, decrets e la santa teulagia ; mas ben es mot
sotil la siensa de destrar e d'atermenar, mot i cove[n] bona testa
e sotilesa gran, e qual que sien complit de bon sens natural.
Maistre Arnaut de Vilanova an sa companhia que regarda la maniera
con si sos escolas sabran destrar.
fo 29
Deux arpenteurs au travail.
Légende en rouge : Aquestos
son los escolas o dels ecolas de maistre Arnaut de Vilanova que
aprenon de destrar en sa presensia.
|
Outre ces mises en scène
vivantes du récit versifié, Arnaud
de Villeneuve est représenté à cinq reprises
sur une pleine page dans la posture du maître qui enseigne. Le
bras levé, il porte dans l'autre main un des intruments de son
art, livre d'arpentage, destre ou bien agachons, sa présence
rythmant à chaque fois une nouvelle partie de l'oeuvre pour mieux
l'assurer de son autorité.
La précision du témoignage
écrit et de son illustration semble ne laisser aucun doute sur
la paternité de l'oeuvre, née de la collaboration du prince
italien et du savant catalan.
Cependant la lecture du prologue
de La siensa de destrar laisse entrevoir une solution moins
glorieuse et plus réaliste. Dans son premier jet, l'arlésien
confie que " la science du destre ... me fut laissée à
moi Bertrand Boysset par ... Arnaud del
Puey notaire plus que suffisant et entendu dans la science de l'arpentage
et du bornage et provenant d'un livre du susdit maitre Arnaud dans
lequel se trouve toute la science de l'arpentage et du bornage écrite
chapitre par chapitre. Dans ce présent livre je l'ai translatée
et écrite chapitre par chapitre dans la forme et de la façon
dont je l'ai trouvée écrite dans le livre susdit, l'an
1401, le 15e jour de décembre". Plus tard Bertrand rajoute dans
la marge un renvoi qui doit être placé entre maître
Arnaud et dans lequel, celui ci enrichit considérablement
l'emprunt fait à la bibliothèque du juriste arlésien
puisqu'il précise : " Lequel livre et chapitres furent écrits
et laissés par le plus qu'excellent prince le roi Robert de bonne
mémoire et par maître Arnaud de Villeneuve, docteur et
maître en médecine. " Ainsi, au moment de la rédaction
du poème, sûrement réalisée après
celle de La siensa de destrar, Bertrand rectifie-t-il ses attributions
pour les mettre en conformité avec le dernier état de
son imagination.
2 - Leur paternité
probable
Toutes ces affirmations ont
longtemps troublé les lecteurs des traités qui furent
obligés de faire des choix d'attribution, les uns tenant pour
une oeuvre d' Arnaud de Villeneuve, d'autres pour un ouvrage du notaire
Arnaud del Puey, d'autres pour un oeuvre anonyme que Boysset aurait
recopiée, d'autres enfin pour le travail de Bertrand lui même.
Le premier lecteur qui nous
est connu est celui qui au XVe siècle rédigea la copie
des deux traités aujourd'hui conservée à la
bibliothèque Méjanes. Pour
lui " le livre qui apprend à arpenter, à borner, à
poser des témoins de borne et à équerrer les terres
et les autres possessions est extrait d'un livre composé par
Arnaud de Villeneuve à la demande du roi Robert. Et comme il
a été transcrit dans la cité d'Arles... " Celui
ci a visiblement copié son texte sur l'ouvrage de Boysset mais
il a complètement omis de citer notre arlésien dont l'autorité
ne lui paraissait pas suffisante pour assurer la réception de
la science de l'arpentage et du bornage. De ce manuscrit d'Aix découlent
les premières lectures des traités d'arpentage et de bornage.
Cette opinion, paternité
au roi Robert et à Arnaud de Villeneuve, est reçue jusqu'à
nos jours mais avec des variantes. Au XVIIe siècle, Honoré
Bouche écrit que l'original
était en latin, qu'il s'intitulait Liber terminum et qu'on
l'aurait traduit en provençal au XIVe siècle. L'auteur
de la " Notice du Livre des termes " pense que l'ouvrage a été
rédigé par Arnaud "par l'ordre du roi Robert" et reprend
la doctrine de Bouche. Le lexicographe Raynouard
qui ne s'est pas engagé dans une recherche en paternité
s'est lui aussi servi des manuscrits d'Aix qu'il désigne sous
le nom de " traduction du traité de l'arpentage " cela eut pour
conséquence de diffuser très tôt le vocabulaire
technique de Boysset parmi le public.
Au XIXe siècle, le
manuscrit de Carpentras est redécouvert par les savants qui peuvent
désormais lire le nom de Boysset qui ne figurait pas sur les
copies d'Aix en Provence. Lambert, bibliothécaire de Carpentras
et auteur du catalogue des manuscrits de ce dépôt propose
la première description de 327 en 1862. Son opinion rejoint celle
de ses devanciers puisqu'il note que
" les passages transcrits ci après [il fait référence
au f°22v de Carpentras 327] nous apprennent
que ce traité fut terminé en 1313 après deux ans
de travail. On peut conjecturer que le fond de l'ouvrage est dû
au roi Robert et que le plan, la rédaction sont d'Arnaud de Villeneuve
". Mais il relève également l'intervention de Bertrand,
pour lui Boysset a transcrit et peut être même traduit du
latin le texte d'un ouvrage appartenant au notaire Arnaud del Puey.
Cette vulgate - Boysset copiant le traité composé par
Arnaud de Villeneuve- n'a pas complètement cessé de fleurir
puisqu'une exposition de 1981 montrait
encore le manuscrit de Carpentras sous cet état-civil.
Les choses deviennent un peu
plus claires dans les vingt dernières années du XIXe siècle.
C'est alors que la conjonction du regain d'intérêt pour
les études romanes et de la parution de travaux français
et espagnols sur Arnaud de Villeneuve mise en parallèle avec
les recherches de Paul Meyer et de Francesco Novati sur les oeuvres
de notre arpenteur arlésien permit de se faire une meilleure
idée de la genèse des oeuvres techniques de Boysset.
En 1881, Barthélémy
Hauréau publiait dans l'Histoire littéraire de la France
une longue notice consacrée
à Arnaud de Villeneuve où il eût l'occasion de répondre
au savant espagnol Menéndez-Pelayo.
Celui ci pensait avoir affaire à un ouvrage perdu d'Arnaud dont
Boysset aurait effectué la traduction. Pour Hauréau en
revanche, le catalan n'avait jamais écrit sur ces sujets, géométrie
ou bornage ; de plus la quatrième année du règne
de Robert comme roi de Sicile "a commencé le premier août
1312" alors qu'Arnaud est mort dans un
naufrage le 6 septembre 1311 au large de Gênes, de ce fait l'attribution
des traités devait se faire au seul Bertrand. Tous ces arguments
furent repris et acceptés en 1892
par Paul Meyer et paraissent d'une suffisante solidité pour pouvoir
dénier toute paternité au médecin catalan. Les
études sur les écrits d' Arnaud
de Villeneuve se sont poursuivies de façon approfondie depuis
le temps où Hauréau composait sa notice et rien n'est
venu infirmer le jugement qu'il portait alors, on y chercherait vainement
les traces de travaux géométriques et encore moins d'entreprises
de bornage.
L'apport de nos propres recherches
permet de préciser davantage les choses. Le manuscrit de Carpentras
a été rédigé de la main même de Boysset
qui a utilisé une source géométrique d'origine
italienne pour composer La siensa de destrar. Sans écarter
absolument l'hypothèse de la traduction d'un ouvrage déja
existant, il paraît fort probable que Bertrand a lui même
écrit ce traité. Quant à La siensa d'atermenar,
hormis les deux chapitres traduits de Brunet Latin, elle paraît
tout bonnement de son cru, texte unique en son genre dans la littérature
technique du Moyen Âge.
3 - Leur date de composition
Boysset fournit à plusieurs
reprises des indications sur la chronologie de la composition de ses
ouvrages. Au début de La siensa
de destrar il écrit qu'il a commencé la rédaction
de son manuscrit le 15 décembre 1401 ; en un autre endroit il
indique que le traité a été terminé le 8
janvier 1406, ce qu'il reprend dans un explicit
en latin placé après la dissertation sur l'étymologie
du nom terme .
Ces premières bornes
chronologiques valent pour la notice sur
la réformation des mesures d'Arles, le poème
sur l'arpentage, La siensa de destrar,
les ch. 1 à 31 de La siensa
d'atermenar, la dissertation sur les noms
du terme et les images de bornes [89]
à [111].
Tout cet
ensemble de textes forme ce que j'appelerai la première
rédaction qui comportait 118 folios, le livre se présentait
alors avec l'image suivante en frontispice et les images de bornes [89]
à [111] en guise d'album final .
|
7

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fo 7
On verra une figuration qui paraît de même inspiration dans
Francesco di Giorgio Martini [Gilles] et dans un ms
de Taccola écrit à Sienne vers 1430.
|
La composition des 61
derniers chapitres de La siensa d'atermenar soit les fos
154 à 315 s'étend sur un plus long espace de temps, peut-être
même jusqu'à la mort de l'auteur. La matière y devient
plus hétérogène, on ne parle plus exclusivement
de bornage et les sujets que traite Bertrand paraissent souvent ressortir
à ses affaires privées qui, pour certaines d'entre elles,
se passent alentour de 1414. Cela revient à dire que cette deuxième
rédaction, qui comprend également le passage sur les mesures
d'Arles et les deux tables des matières, s'étale de 1406
aux années 1414-1415.
Ainsi donc la confection de
ce véritable pendant technique à sa Chronique occupa,
de façon semble-t-il continue, notre arpenteur pendant les quinze
dernières années de sa vie, de 1401 à 1415.
B - Exposition de la doctrine
1 - La structure générale
de l'expression
a - L'exposé écrit
Les manières d'écrire
le titre
Le titre
du chapitre donne un véritable résumé de
la doctrine qui s'y trouve. D'un simple groupe de trois ou quatre
mots, il peut atteindre une longueur respectable qui rend compte,
en tête du chapitre comme dans la table des matières,
des grandes lignes de ce que se propose d'aborder notre arpenteur.
Sa structure syntaxique est souvent organisée autour d'une
proposition principale commandée par un verbe à l'infinitif
comme destrar ou atermenar. Dans la deuxième
partie de La siensa d'atermenar, le développement est
toujours introduit par une principale à l'infinitif mais avec
un emploi systématique du verbe declarar et cette forme
est une marque caractéristique de la seconde rédaction.
Le texte des chapitres
L'agencement du texte de la majorité
des chapitres présente une structure qui ne varie guère
sinon par l'importance donnée à chaque partie. Au début
du discours, Boysset apostrophe son lecteur, atermenador ou
destrador, avec l'impératif des verbes entendre,
avisar, auzir, aprendre... puis il énonce le problème
qu'il va traiter au moyen d'une proposition subordonnée ou
conditionnelle. Une fois achevé l'exposé, une dernière
phrase de cette façon : " Per que, tu, atermenador, faras per
aquesta maniera e per aquesta forma que s'ensec e non falhiras en
ren " lui permet d'introduire le développement qui se déroule
souvent au mode impératif. Le chapitre se termine par l'indication
des renvois qui le complètent et par l'annonce du s'il y a
lieu de la faire.
Les renvois
Tout au long de ses travaux Bertrand
renvoie à des chapitres dont la lecture lui paraît indispensable
à l'intelligence du développement qu'il est en train
d'effectuer. Il les cite d'après leur titre entier s'il est
court ou bien en donne un incipit de quelques mots, il lui arrive
aussi de signaler leur numéro d'ordre et parfois mentionne-t-il
la pagination.
Peu nombreux dans La siensa de destrar
où les renvois se trouvent
groupés dans les chapitres 24 à 32, ils sont beaucoup
plus systématiquement employés dans La siensa d'atermenar.
Vingt neuf chapitres y sont cités
à 106 reprises dans 37 des 84 passages qui traitent de la pose
des bornes. Quinze d'entre eux apparaissent plus
d'une fois et certains textes de portée générale
comme le ch. T2 sur la pose des témoins
de bornes connaissent jusqu'à 28 utilisations. Ce sont les
préceptes généraux à la base de la technique
qui sont rappelés le plus souvent dans toute la rédaction.
Il y a également des relations de proximité qui sont
mises en évidence par ce moyen lorsque, à l'intérieur
d'un groupe de chapitres qui traitent du même sujet, les renvois
portent sur les chapitres immédiatement précédents
afin de mieux en souligner l'interdépendance. Ces deux types
de renvois se côtoient souvent dans une même unité
et sont dans leur grande majorité placés à la
fin du chapitre juste avant l'annonce de l'image.
Les chapitres redondants
Dans La siensa d'atermenar, il
arrive que chaque chapitre ne délivre pas nécessairement
un message original et certains d'entre
eux insistent à nouveau sur des notions qui ont déja
été développées . Ils se placent dans
la deuxième rédaction et semblent témoigner d'une
volonté pédagogique affirmée qui trouverait sa
substance dans l'art de la répétition plutôt que
d'un relâchement de Bertrand. Je note que les instructions de
certains chapitres fondamentaux sont réitérées,
c'est ainsi que le ch. T7 qui traite
de la borne isolée voit sa doctrine reprise dans le ch. T36.
Il en est de même avec le ch. T31
qui trouve son écho dans le ch. T76.
Boysset utilise également ces préceptes déja
connus pour composer des passages destinés à rappeler
l'universalité du champ d'application de La siensa...
Il s'agit donc du rappel de règles de bornage qui ont une portée
générale et dont la réitération ne peut
qu'être bénéfique au lecteur innatentif.
b - Dessiner pour enseigner
Les images qui illustrent le manuscrit
de Carpentras sont d'une technique homogène, le trait de ces
emprentas ou semblansas est réalisé à
l'encre noire avec peut-être une esquisse à la mine de
plomb et la plupart d'entre elles montrent des couleurs (rouge, vert,
marron...) qui paraissent tenir de la technique de l'aquarelle. Ces
graphismes se partagent trois fonctions, celle d'ornement, de séparateur
des parties du discours et d'appui didactique aux développements
textuels.
.
- Les figures d'ornement
Une dizaine de figures
grotesques ornent les marges des feuillets et le texte lui même
est très souvent encadré par des rinceaux de feuillages.
Ces graphismes ne jouent qu'un rôle mineur dans l'intelligence
du texte et sont également utilisés par Bertrand dans
ses autres manuscrits comme par exemple dans les marges de celui de
Gênes.
- L'image séparateur des parties
du discours
Dix peintures à pleine page ont
été réalisées pour séparer les
différentes parties de l'ouvrage. Elles donnent à chaque
fois une image symbolique forte et chargée de sens qui va guider
le lecteur.
La page de garde de
la première rédaction est ornée d'une composition
qui pourrait presque se blasonner,
rassemblant les objets topiques de l'oeuvre de Boysset dans un cadre
formé de madriers de bois, au 1 et 4 figuration du destre,
en 2 et 3 images de la borne et de ses agachons.
Jouant un rôle identique, l'image
d'Arnaud de Villeneuve et celle d'un arbre
scandent le début et la fin des tables des matières
de La siensa de destrar et de La siensa d'atermenar,
véritables frontispices de chacun des traités. Arnaud
tient un destre en main pour annoncer le début du traité
d'arpentage et il porte des agachons à l'orée du traité
de bornage. La présence du savant catalan n'a rien d'étonnant
puisque Bertrand s'est placé sous son patronage, en revanche
la figuration d'un arbre qui marque la fin de chaque table est plus
intriguante. Je serais tenté d'y voir un rébus qui trouverait
son origine dans une étymologie supposée du nom de Boysset
= petit bois = petit arbre, Bertrand aurait ainsi signalé sa
paternité sans enlever de mérite à l'autorité
d'Arnaud qu'il a si fréquement convoquée.
De la même manière sont
signalés le début des poèmes
sur l'arpentage, celui de l'avisament
de consiensa et celui des comptes faits qui utilisent Arnaud
de Villeneuve, le Christ en majesté
et le blason.
- Les images didactiques
La troisième utilisation de l'image
assure la fonction la plus immédiatement perceptible par le
lecteur contemporain car c'est celle qui contribue directement à
la compréhension et à l'illustration du texte. Les images
didactiques se divisent en deux grands groupes, le premier est constitué
par les images qui illustrent directement un chapitre, le second par
celles qui, rassemblées en une sorte de cahier, fonctionnent
comme une illustration plus générale dont les sujets
peuvent éclairer l'intelligence de plusieurs passages ou d'un
traité tout entier.
Illustration directe des chapitres
Au nombre de 138, ces images forment
le groupe le plus nombreux et se trouvent pour la plupart placées
à la fin du chapitre qu'elles éclairent, cependant
Boysset en a inséré quelques unes au cours du développement
lui même pour mieux appuyer le fil de son discours. L'image
se place généralement sur une fraction de page occupant
le tiers ou la moitié de l'espace disponible, parfois elle
est tracée sur l'espace tout entier et à deux reprises
la composition occupe une double page pour mettre en oeuvre des
moments solennels comme celui du Conselh general ou pour
illustrer la composition du monde.
La plupart des passages illustrés
le sont par une seule figure, deux images se complétant parfois
lorsqu'il y a nécessité ; seul le ch. T38
qui traite de la longueur de la lieue est agrémenté
de six graphismes qui montrent l'intérêt de Bertrand
pour ces problèmes métrologiques. Parfois le tracé
du dessin ne suffit pas et Boysset rajoute une légende de
longueur fort variable qui va du simple mot jusqu'à une argumentation
développée. Ces textes peuvent être représentés
dans des cartouches et lorsque il sont attribués à
des personnes protagonistes d'une affaire, Bertrand les a écrit
dans une véritable " bulle
" de bande dessinée que le locuteur tient dans sa main.
Images illustrant directement des chapitres
58 ont une légende, 69 mettent
en scène 307 personnages
Place des images
| fin
de ch |
cours
de ch |
début
de ch |
marge |
| 94 |
41 |
2 |
1 |
Illustration des chapitres
| images |
nombre |
| 1 |
117 |
| 2 |
15 |
| 3 |
2 |
| 6 |
1 |
Mise en page
| mise
en page |
nombre |
| fraction de page |
103 |
| pleine page |
31 |
| double page |
2 |
Images didactiques isolées
Outre les images en relation directe
avec les chapitres, le manuscrit de Carpentras contient 30 figures
à pleine page qui forment trois cahiers graphiques. Dans
La siensa de destrar, la variété des formes
géométriques que peut rencontrer l'arpenteur est décrite
par deux ensembles de planches en forme de puzzle.
La première partie de La siensa d'atermenar,
quant à elle, est clôturée par 22 images qui
forment l'illustration des 31 chapitres précédents.
Images didactiques isolées
30 à pleine page, 25 ont une
légende et dont 1 représente 1 personnage
| images
n° |
|
| [44]
à [45] |
planches de formes géométriques
de La siensa de destrar |
| [49]
à [53] |
planches de formes géométriques
de La siensa de destrar |
| [89]
à [111] |
images de bornes qui
marquent la fin de la première rédaction de La
siensa d'atermenar |
2 - L' appui des autorités
Pour mieux étayer ses
développements Boysset convoque, comme à l'accoutumée
dans ce genre de travaux, le témoignage d'autorités qui
est destiné à assurer le lecteur de la solidité
de la doctrine qu'il évoque et il a techniquement recours à
l'expression poétique pour
faire parler ses cautions. Il mobilise d'abord Dieu
le Père et la Sainte Trinité puis, dans un second
temps, met en scène Arnaud de Villeneuve
et le roi Robert. Tous ces poèmes préliminaires, placés
à l'orée du manuscrit, sont un point de passage quasi
obligé pour le lecteur.
Un chapitre d'avertissement
est inséré entre les deux passages en vers et, tout en
assurant une sorte de liaison et de transition entre les deux morceaux,
il explique la raison pour laquelle Dieu est ainsi mis en avant : "
Sache de façon certaine que Dieu est arpenteur, Dieu est borneur,
Dieu est utilisateur de l'équerre. C'est pourquoi regarde bien
ce que tu feras et comment tu le feras, car Dieu sait tes points et
tes mesures et voit ce que tu fais, que ce soit bien ou mal ; c'est
pourquoi donne raison à celui qui aura raison et ne trompe pas
les gens que ce soit par la peur, par la menace ou par l'argent, ne
fais que ton devoir car Dieu voit tout... " Le premier poème
qui est un dialogue entre Dieu et l'arpenteur développe ces considérations
morales en illustrant les répliques des protagonistes par des
images en bas de page qui figurent alternativement la divinité
assise sur son trône et le praticien à genoux recevant
l'enseignement du Très Haut. Dix folios et vingt images sollicitent
ainsi le lecteur lorsqu'il ouvre le recueil.
Puis, après s'être
mis sous la protection divine, Boysset met en scène son inspirateur
terrestre dans le deuxième poème où il raconte
comment Arnaud de Villeneuve et le roi Robert ont composé le
traité et où il montre le savant catalan en action aux
écoles d'arpentage qu'il a fondées
Dans le même registre
d'édification, Boysset a également rédigé
une dissertation sur l'étymologie
du nom terme qui fournit des explications de numérologie symbolique
dont certaines sont tirées de l'Histoire Sainte et la dernière
du rituel de la religion catholique. Basées sur le chiffre trois
qui est celui de la borne entourée de ses deux témoins,
elle cherchent à montrer que le monde entier est gouverné
par celui ci, depuis Dieu entouré d'Adam et d'Eve jusqu'à
l'autel de la messe et ses desservants dont le nombre est également
commandé par la puissance de trois. Tirés de l'Ancien
et du Nouveau testament, ces lieux bibliques ne proviennent par tous
de la Bible elle même car des disjonctions existent entre le texte
de la Vulgate et les affirmations de Boysset en ce qui concerne l'âge
de Noé, l'histoire de Saül et de David et les noms du bon
et du mauvais larron ; de fait, nous sommes en présence d'une
utilisation de L'enfant sage qu'il avait copié dans les
années 1370.
Toutes ces pages assuraient
ainsi un ancrage puissant à la validité d'un bornage ternaire
puisque l'univers lui même ainsi que son Créateur obéissaient
tous à ce rythme là. Ecrits à la fin de la première
rédaction de La siensa d'atermenar, ces 24
paragraphes clôturent la première version de l'ouvrage.
Avec les poèmes dialogués qui l'inauguraient, le texte
des traités se trouvait ainsi enchâssé de la plus
belle manière dans des lignes et des graphismes qui rappelaient
sans cesse la légitimité et la noblesse du sujet traité
tout en établissant pour le lecteur la justesse des doctrines
qu'il y voyait professées.
Puis, après Dieu et
Arnaud de Villeneuve, Boysset appelle la Science à la rescousse
comme troisième argument d'autorité. Il utilise le nom
de quelques disciplines qu'il classe dans un ordre décroissant
d'importance ; ce sont l'arithmétique, la géométrie,
l'astrologie ou astronomie et la science du quadrant qui tiennent le
haut du pavé , la philosophie, la politique et la science des
lieues sont citées ailleurs mais elles n'entrent pas dans le
palmarès précédent. Toutes ces sciences " prennent
leur fondement " dans la géométrie et l'arithmétique
qui sont respectivement la science des points et celle des mesures .
Pour mieux faire comprendre à son lecteur la nécessité
d'étudier tout cela, Bertrand lui trace le programme suivant
:
" Arpenteur
et borneur, comprends bien tes points et tes mesures aussi, que
ce soit pour les terres, pour les vignes, pour les bois, pour les
eaux, pour le cas où tu voudrais faire un pont de pierre, planter
une borne ou bien pour toute autre entreprise où il y aurait
besoin d'utiliser les points et les mesures, pour tout cela sois bien
instruit - car les sciences sont subtiles - de la géométrie,
de l'arithmétique, de l'astronomie, du quadrant, de la politique
et de beaucoup d'autres sciences dont les écrits disent qu'il
s'agit de sciences qui sont de points et de mesures. "
Tous ces éléments
de doctrine que Bertrand a puisés en particulier dans une lecture
enthousiaste de Brunet Latin sont communs dans les encyclopédies
du Moyen Âge et nombreux sont aussi les essais de classement des
sciences depuis Hugues de Saint Victor qui trouvent leur origine dans
le milieu universitaire. Le lecteur aura remarqué qu'il n'est
nulle part fait mention de la traditionelle distribution de la classification
du quadrivium et que la musique est oubliée dans les énumérations
de Boysset, il a donc dû découvrir tout cela lors de ses
lectures, en dehors d'un enseignement de type universitaire.
3 - Etude des traités
a - La
siensa de destrar
Les 46 chapitres de La siensa de destrar
sont relativement brefs au début de l'ouvrage et deviennent
prolixes dans les derniers développements du traité.
Ils sont en moyenne presque deux fois plus courts que ceux du traité
de bornage. Cette longueur moyenne se raccourcit encore si l'on observe
les 33 premiers d'entre eux. Ils sont les plus brefs des deux traités
alors que les derniers chapitres se rapprochent par leur longueur
des développements consacrés aux bornes. Les images
en liaison avec le texte se manifestent depuis le ch. 34 jusqu'au
dernier et cet élément donne une première typologie,
celle des paragraphes illustrés et de ceux qui ne le sont pas.
La façon d'intituler les chapitres
est peu variée, soit Bertrand signale le nom de ce qu'il étudie
soit il se sert d'une proposition principale à l'infinitif.
Les renvois d'un chapitre à un autre sont peu fréquents
et cantonnés pour la plupart entre
les ch. 24 et 32.
| |
moyenne
par chapitre
10948 mots
|
%
par rapport à la moyenne générale |
images |
| ch.
1 à 33 |
175 |
- 27% |
|
| générale |
238 |
0 |
|
| ch.
34 à 46 |
384 |
+ 62% |
X |
b - La
siensa d'atermenar
La forme des chapitres de ce traité
présente davantage de complexité que dans La siensa
de destrar. Pour essayer d'établir une typologie
de ceux qui sont consacrés au bornage j'ai tenté de
les caractériser en les étudiant quant à leur
forme au moyen de 3 paramètres .
Le premier élément de classification
retenu est donné par la façon d'introduire le titre
de chacune des parties, on peut en distinguer trois groupes, celui
qui utilise le verbe declarar, celui qui se sert du nom destre
ou du verbe destrar, celui enfin qui ne rentre dans aucune
des deux catégories précédentes. La présence
ou non de dessins qui illustrent directement le propos abordé
donne le second élément de caractérisation. C'est
enfin l'utilisation du chapitre soit comme référence
ou comme contenant des références à d'autres
chapitres qui a été notée comme dernier critère.
Une information supplémentaire est fournie par la longueur
de chaque passage et donne un complément indispensable à
l'étude formelle.
La lecture des représentations
graphiques qui suivent, synthétiques et détaillées,
montre l'existence d'une grande tendance : après le ch.
T31, c'est à dire après les dessins de bornes et
la dissertation sur le nom du terme, les chapitres deviennent plus
long, contiennent plus de dessins explicatifs, sont introduits par
declarar et Boysset les utilise plus souvent comme soutien
de son discours en les citant ou en en nourrissant la démonstration
qu'il effectue. A l'inverse les 31 premiers chapitres, d'une longueur
d'écriture inférieure à la moyenne générale,
présentent des titres plus variés dans leur forme et
ne recourent pas souvent à l'explication graphique du dessin.
Tout se passe comme si nous nous avions ici la caractérisation
de deux styles différents, de deux périodes d'écriture
du traité ce qui rend bien compte des deux phases de composition
que j'ai évoqué plus haut.
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