Bertrand Boysset
Le Conselh general
Arles
1355-1415

La vie et les oeuvres techniques d'un arpenteur médiéval
Première partie
Ch. 3 : Bertrand Boysset, auteur technique

 









  Les deux oeuvres techniques de Bertrand Boysset, La siensa de destrar et La siensa d'atermenar, constituent l'apport le plus important de notre arpenteur à la fois par leur volume et par l'originalité de leur matière et celui ci a conçu pour ces écrits une ambition de postérité qui se lit à la fin de sa première rédaction. Là, Bertrand indique qu'il a travaillé pour le bien public et les lignes qui suivent montrent tout le prix qu'il attachait au destin de son ouvrage :

" Et au cas où quelqu'un s'approprierait ce présent livre et voudrait l'ôter des mains du commun, je veux et j'ordonne qu'il doive retourner à mon héritier ou à mes héritiers ou à leurs successeurs et dans le cas où ils ne pourraient avoir ce présent livre et où le commun ne le voudrait pas demander, je veux qu'il soit au roi Louis notre seigneur ou à ses successeur."

Que le roi Louis II en ait profité, nous ne le savons point, mais ce sont bien des hommes du XVe siècle provençal qui ont les premiers recopié ses travaux d'agrimensure. Il en ont simplifié la forme et gardé l'enseignement, ils ont dépouillé l'exemplaire de Boysset de l'apparat dont le pêcheur de Meyranne l'avait entouré pour n'en conserver que la lettre technique et les croquis évocateurs. D'autres qu'eux, à la même époque, se sont aussi penchés sur le manuscrit de Carpentras où ils ont lu des comptes faits qu'ils ont rectifiés quand l'occasion s'en présentait. Les rares témoins qui subsistent de l'intérêt des contemporains pour la mise par écrit d'une " science " qui se pratiquait sur leurs terres indiquent l'importance qu'il y a de décrire et de comprendre la manière de Bertrand dans ce domaine de la littérature technique.

Pour cela, après avoir établi la paternité de Boysset qui avait été occultée par ceux là mêmes qui, de son temps, le lisaient assidûment, il faut analyser le mode d'élaboration formel des traités et de leurs satellites puis décrire de la façon la mieux perceptible le rythme et les étapes de l'écriture de ces deux Siensa... Il s'agit donc au bout du compte d'étudier la façon dont notre homme a organisé ses connaissances de métier avec un apport plus théorique pour atteindre le but qu'il visait, celui de la reconnaissance de la Cité et, plus loin, de la postérité.

 

A - Problèmes d'attribution et de datation

1 - La paternité proclamée des traités

Dans la deuxième partie du poème sur l'arpentage, Boysset met en scène Arnaud de Villeneuve et le roi Robert comme coauteurs des traités d'arpentage et de bornage. Lui, Bertrand, n'aurait eu qu'a s'inspirer des travaux de ses illustres prédécesseurs.

Arnaud de Villeneuve est paré de nombreuses qualités par notre arpenteur, il est qualifié de docteur en lois et en décret, en astronomie, en médecine, en théologie et de maître dans les sept arts. Né en Catalogne, il partit à Naples se mettre au service du roi Robert. Là , " étant avec le roi en sa chambre, veillant dans son bureau, nous deux fîmes vraiement ce livre où est écrite toute la science de l'arpentage et du bornage, et où elle est toute rangée en chapitres et noblement agencée. Mon seigneur le roi la dictait et moi je l'écrivais et la mettais en ordre selon la forme qui agréait au roi Robert et selon ce qu'il me commandait, car il était la source de toute science".

Ce livre, le roi " le baptisa, le nomma et l'appela ... livre noble et subtil. " et sa rédaction ne se fit pas sans mal "car le roi Robert a eu grand peine, et moi avec lui, pour élaborer ces sciences de l'arpentage et du bornage". Bertrand note en outre que "ce livre fut achevé, écrit et mis en ordre dans la grande cité de Naples, la quatrième année du couronnement du roi Robert comme roi de Sicile ".

Tous ces propos sont abondament illustrés, de la genèse du projet jusqu'à la présentation de l'oeuvre au corps social. Ainsi voit-on le roi assis sur son trône qui dicte les traités à Arnaud écrivant à ses pieds, plus loin une image répartie sur deux pages en vis à vis montre Robert présidant un conselh general formé des trois corps du royaume, nobles, bourgeois et pobol à qui il ordonne de toujours se fier au livre d'arpentage et de bornage.

 

 

33



fo 23
Le roi Robert dicte son traité d'arpentage à Arnaud de Villeneuve.

Légende : Lo rey Robert. Maistre Arnaut de Vilanova.
Cartouche tenu par Arnaud de Villeneuve : Syensa de destrar e d'atermenar

 

34



fo 23V
Assemblée du corps social arlésien, on peut évoquer à ce propos le conselh general de 1385 dont Boysset parle dans sa Chronique. On pourra comparer cette liaison de la mesure aux organes du pouvoir avec ce qui se passe à Sienne. La fresque du bon gouvernement du Palazzo communale a été publiée et étudiée par Starn et le travail d'Odile Redon remet dans une perspective politique l'oeuvre de Lorenzetti.

Légende :
premier cartouche tenu par le roi Robert :
Nos volem et avordenam que aquest libre valha e tengua tostemps mays. Robertus rex.
deuxième cartouche, quatre personnages : Nos autres dux, contes e barons e los autres que son aysi an nos consenten e conferman tot quant per vos es avordenat.
troisième cartouche cinq personnages : E nos autres qu'avem aysi mandats ad aquest consel general avoan e conferman tot quant es per lo rey Robert avordenat

fo 24
premier cartouche :
Et oy rey Robert mon senhor, lo pobol que es aysy an nos consent en so que as avordenat d'aquest libre e quapitolat per destrar et atermenar.
deuxième cartouche : Et o tenem trastot per fag tot quant tu as avordenat.
troisième cartouche : E nos senher tots o volem.

Arnaud de Villeneuve attache un grand prix à la diffusion du noble savoir puisque une image d'égale importance que celle du conselh general nous le montre en train de regarder deux de ses élèves qui arpentent un champ rectangulaire .

 

41 et 42



fo 28V
Quatre personnages.

Légende en rouge : Mot es sotil siensa leis, decrets e la santa teulagia ; mas ben es mot sotil la siensa de destrar e d'atermenar, mot i cove[n] bona testa e sotilesa gran, e qual que sien complit de bon sens natural.
Maistre Arnaut de Vilanova an sa companhia que regarda la maniera con si sos escolas sabran destrar.

fo 29
Deux arpenteurs au travail.

Légende en rouge : Aquestos son los escolas o dels ecolas de maistre Arnaut de Vilanova que aprenon de destrar en sa presensia.

 

Outre ces mises en scène vivantes du récit versifié, Arnaud de Villeneuve est représenté à cinq reprises sur une pleine page dans la posture du maître qui enseigne. Le bras levé, il porte dans l'autre main un des intruments de son art, livre d'arpentage, destre ou bien agachons, sa présence rythmant à chaque fois une nouvelle partie de l'oeuvre pour mieux l'assurer de son autorité.

La précision du témoignage écrit et de son illustration semble ne laisser aucun doute sur la paternité de l'oeuvre, née de la collaboration du prince italien et du savant catalan.

Cependant la lecture du prologue de La siensa de destrar laisse entrevoir une solution moins glorieuse et plus réaliste. Dans son premier jet, l'arlésien confie que " la science du destre ... me fut laissée à moi Bertrand Boysset par ... Arnaud del Puey notaire plus que suffisant et entendu dans la science de l'arpentage et du bornage et provenant d'un livre du susdit maitre Arnaud dans lequel se trouve toute la science de l'arpentage et du bornage écrite chapitre par chapitre. Dans ce présent livre je l'ai translatée et écrite chapitre par chapitre dans la forme et de la façon dont je l'ai trouvée écrite dans le livre susdit, l'an 1401, le 15e jour de décembre". Plus tard Bertrand rajoute dans la marge un renvoi qui doit être placé entre maître Arnaud et dans lequel, celui ci enrichit considérablement l'emprunt fait à la bibliothèque du juriste arlésien puisqu'il précise : " Lequel livre et chapitres furent écrits et laissés par le plus qu'excellent prince le roi Robert de bonne mémoire et par maître Arnaud de Villeneuve, docteur et maître en médecine. " Ainsi, au moment de la rédaction du poème, sûrement réalisée après celle de La siensa de destrar, Bertrand rectifie-t-il ses attributions pour les mettre en conformité avec le dernier état de son imagination.

2 - Leur paternité probable

Toutes ces affirmations ont longtemps troublé les lecteurs des traités qui furent obligés de faire des choix d'attribution, les uns tenant pour une oeuvre d' Arnaud de Villeneuve, d'autres pour un ouvrage du notaire Arnaud del Puey, d'autres pour un oeuvre anonyme que Boysset aurait recopiée, d'autres enfin pour le travail de Bertrand lui même.

Le premier lecteur qui nous est connu est celui qui au XVe siècle rédigea la copie des deux traités aujourd'hui conservée à la bibliothèque Méjanes. Pour lui " le livre qui apprend à arpenter, à borner, à poser des témoins de borne et à équerrer les terres et les autres possessions est extrait d'un livre composé par Arnaud de Villeneuve à la demande du roi Robert. Et comme il a été transcrit dans la cité d'Arles... " Celui ci a visiblement copié son texte sur l'ouvrage de Boysset mais il a complètement omis de citer notre arlésien dont l'autorité ne lui paraissait pas suffisante pour assurer la réception de la science de l'arpentage et du bornage. De ce manuscrit d'Aix découlent les premières lectures des traités d'arpentage et de bornage.

Cette opinion, paternité au roi Robert et à Arnaud de Villeneuve, est reçue jusqu'à nos jours mais avec des variantes. Au XVIIe siècle, Honoré Bouche écrit que l'original était en latin, qu'il s'intitulait Liber terminum et qu'on l'aurait traduit en provençal au XIVe siècle. L'auteur de la " Notice du Livre des termes " pense que l'ouvrage a été rédigé par Arnaud "par l'ordre du roi Robert" et reprend la doctrine de Bouche. Le lexicographe Raynouard qui ne s'est pas engagé dans une recherche en paternité s'est lui aussi servi des manuscrits d'Aix qu'il désigne sous le nom de " traduction du traité de l'arpentage " cela eut pour conséquence de diffuser très tôt le vocabulaire technique de Boysset parmi le public.

Au XIXe siècle, le manuscrit de Carpentras est redécouvert par les savants qui peuvent désormais lire le nom de Boysset qui ne figurait pas sur les copies d'Aix en Provence. Lambert, bibliothécaire de Carpentras et auteur du catalogue des manuscrits de ce dépôt propose la première description de 327 en 1862. Son opinion rejoint celle de ses devanciers puisqu'il note que " les passages transcrits ci après [il fait référence au f°22v de Carpentras 327] nous apprennent que ce traité fut terminé en 1313 après deux ans de travail. On peut conjecturer que le fond de l'ouvrage est dû au roi Robert et que le plan, la rédaction sont d'Arnaud de Villeneuve ". Mais il relève également l'intervention de Bertrand, pour lui Boysset a transcrit et peut être même traduit du latin le texte d'un ouvrage appartenant au notaire Arnaud del Puey. Cette vulgate - Boysset copiant le traité composé par Arnaud de Villeneuve- n'a pas complètement cessé de fleurir puisqu'une exposition de 1981 montrait encore le manuscrit de Carpentras sous cet état-civil.

Les choses deviennent un peu plus claires dans les vingt dernières années du XIXe siècle. C'est alors que la conjonction du regain d'intérêt pour les études romanes et de la parution de travaux français et espagnols sur Arnaud de Villeneuve mise en parallèle avec les recherches de Paul Meyer et de Francesco Novati sur les oeuvres de notre arpenteur arlésien permit de se faire une meilleure idée de la genèse des oeuvres techniques de Boysset.

En 1881, Barthélémy Hauréau publiait dans l'Histoire littéraire de la France une longue notice consacrée à Arnaud de Villeneuve où il eût l'occasion de répondre au savant espagnol Menéndez-Pelayo. Celui ci pensait avoir affaire à un ouvrage perdu d'Arnaud dont Boysset aurait effectué la traduction. Pour Hauréau en revanche, le catalan n'avait jamais écrit sur ces sujets, géométrie ou bornage ; de plus la quatrième année du règne de Robert comme roi de Sicile "a commencé le premier août 1312" alors qu'Arnaud est mort dans un naufrage le 6 septembre 1311 au large de Gênes, de ce fait l'attribution des traités devait se faire au seul Bertrand. Tous ces arguments furent repris et acceptés en 1892 par Paul Meyer et paraissent d'une suffisante solidité pour pouvoir dénier toute paternité au médecin catalan. Les études sur les écrits d' Arnaud de Villeneuve se sont poursuivies de façon approfondie depuis le temps où Hauréau composait sa notice et rien n'est venu infirmer le jugement qu'il portait alors, on y chercherait vainement les traces de travaux géométriques et encore moins d'entreprises de bornage.

L'apport de nos propres recherches permet de préciser davantage les choses. Le manuscrit de Carpentras a été rédigé de la main même de Boysset qui a utilisé une source géométrique d'origine italienne pour composer La siensa de destrar. Sans écarter absolument l'hypothèse de la traduction d'un ouvrage déja existant, il paraît fort probable que Bertrand a lui même écrit ce traité. Quant à La siensa d'atermenar, hormis les deux chapitres traduits de Brunet Latin, elle paraît tout bonnement de son cru, texte unique en son genre dans la littérature technique du Moyen Âge.

3 - Leur date de composition

Boysset fournit à plusieurs reprises des indications sur la chronologie de la composition de ses ouvrages. Au début de La siensa de destrar il écrit qu'il a commencé la rédaction de son manuscrit le 15 décembre 1401 ; en un autre endroit il indique que le traité a été terminé le 8 janvier 1406, ce qu'il reprend dans un explicit en latin placé après la dissertation sur l'étymologie du nom terme .

Ces premières bornes chronologiques valent pour la notice sur la réformation des mesures d'Arles, le poème sur l'arpentage, La siensa de destrar, les ch. 1 à 31 de La siensa d'atermenar, la dissertation sur les noms du terme et les images de bornes [89] à [111].

Tout cet ensemble de textes forme ce que j'appelerai la première rédaction qui comportait 118 folios, le livre se présentait alors avec l'image suivante en frontispice et les images de bornes [89] à [111] en guise d'album final .

7



fo 7
On verra une figuration qui paraît de même inspiration dans Francesco di Giorgio Martini [Gilles] et dans un ms de Taccola écrit à Sienne vers 1430.

 

 

La composition des 61 derniers chapitres de La siensa d'atermenar soit les fos 154 à 315 s'étend sur un plus long espace de temps, peut-être même jusqu'à la mort de l'auteur. La matière y devient plus hétérogène, on ne parle plus exclusivement de bornage et les sujets que traite Bertrand paraissent souvent ressortir à ses affaires privées qui, pour certaines d'entre elles, se passent alentour de 1414. Cela revient à dire que cette deuxième rédaction, qui comprend également le passage sur les mesures d'Arles et les deux tables des matières, s'étale de 1406 aux années 1414-1415.

Ainsi donc la confection de ce véritable pendant technique à sa Chronique occupa, de façon semble-t-il continue, notre arpenteur pendant les quinze dernières années de sa vie, de 1401 à 1415.

 

B - Exposition de la doctrine

1 - La structure générale de l'expression

a - L'exposé écrit

Les manières d'écrire le titre

Le titre du chapitre donne un véritable résumé de la doctrine qui s'y trouve. D'un simple groupe de trois ou quatre mots, il peut atteindre une longueur respectable qui rend compte, en tête du chapitre comme dans la table des matières, des grandes lignes de ce que se propose d'aborder notre arpenteur. Sa structure syntaxique est souvent organisée autour d'une proposition principale commandée par un verbe à l'infinitif comme destrar ou atermenar. Dans la deuxième partie de La siensa d'atermenar, le développement est toujours introduit par une principale à l'infinitif mais avec un emploi systématique du verbe declarar et cette forme est une marque caractéristique de la seconde rédaction.

Le texte des chapitres

L'agencement du texte de la majorité des chapitres présente une structure qui ne varie guère sinon par l'importance donnée à chaque partie. Au début du discours, Boysset apostrophe son lecteur, atermenador ou destrador, avec l'impératif des verbes entendre, avisar, auzir, aprendre... puis il énonce le problème qu'il va traiter au moyen d'une proposition subordonnée ou conditionnelle. Une fois achevé l'exposé, une dernière phrase de cette façon : " Per que, tu, atermenador, faras per aquesta maniera e per aquesta forma que s'ensec e non falhiras en ren " lui permet d'introduire le développement qui se déroule souvent au mode impératif. Le chapitre se termine par l'indication des renvois qui le complètent et par l'annonce du s'il y a lieu de la faire.

Les renvois

Tout au long de ses travaux Bertrand renvoie à des chapitres dont la lecture lui paraît indispensable à l'intelligence du développement qu'il est en train d'effectuer. Il les cite d'après leur titre entier s'il est court ou bien en donne un incipit de quelques mots, il lui arrive aussi de signaler leur numéro d'ordre et parfois mentionne-t-il la pagination.

Peu nombreux dans La siensa de destrar où les renvois se trouvent groupés dans les chapitres 24 à 32, ils sont beaucoup plus systématiquement employés dans La siensa d'atermenar. Vingt neuf chapitres y sont cités à 106 reprises dans 37 des 84 passages qui traitent de la pose des bornes. Quinze d'entre eux apparaissent plus d'une fois et certains textes de portée générale comme le ch. T2 sur la pose des témoins de bornes connaissent jusqu'à 28 utilisations. Ce sont les préceptes généraux à la base de la technique qui sont rappelés le plus souvent dans toute la rédaction. Il y a également des relations de proximité qui sont mises en évidence par ce moyen lorsque, à l'intérieur d'un groupe de chapitres qui traitent du même sujet, les renvois portent sur les chapitres immédiatement précédents afin de mieux en souligner l'interdépendance. Ces deux types de renvois se côtoient souvent dans une même unité et sont dans leur grande majorité placés à la fin du chapitre juste avant l'annonce de l'image.

Les chapitres redondants

Dans La siensa d'atermenar, il arrive que chaque chapitre ne délivre pas nécessairement un message original et certains d'entre eux insistent à nouveau sur des notions qui ont déja été développées . Ils se placent dans la deuxième rédaction et semblent témoigner d'une volonté pédagogique affirmée qui trouverait sa substance dans l'art de la répétition plutôt que d'un relâchement de Bertrand. Je note que les instructions de certains chapitres fondamentaux sont réitérées, c'est ainsi que le ch. T7 qui traite de la borne isolée voit sa doctrine reprise dans le ch. T36. Il en est de même avec le ch. T31 qui trouve son écho dans le ch. T76. Boysset utilise également ces préceptes déja connus pour composer des passages destinés à rappeler l'universalité du champ d'application de La siensa... Il s'agit donc du rappel de règles de bornage qui ont une portée générale et dont la réitération ne peut qu'être bénéfique au lecteur innatentif.




b - Dessiner pour enseigner

Les images qui illustrent le manuscrit de Carpentras sont d'une technique homogène, le trait de ces emprentas ou semblansas est réalisé à l'encre noire avec peut-être une esquisse à la mine de plomb et la plupart d'entre elles montrent des couleurs (rouge, vert, marron...) qui paraissent tenir de la technique de l'aquarelle. Ces graphismes se partagent trois fonctions, celle d'ornement, de séparateur des parties du discours et d'appui didactique aux développements textuels.

.
 
  - Les figures d'ornement

Une dizaine de figures grotesques ornent les marges des feuillets et le texte lui même est très souvent encadré par des rinceaux de feuillages. Ces graphismes ne jouent qu'un rôle mineur dans l'intelligence du texte et sont également utilisés par Bertrand dans ses autres manuscrits comme par exemple dans les marges de celui de Gênes.

- L'image séparateur des parties du discours

Dix peintures à pleine page ont été réalisées pour séparer les différentes parties de l'ouvrage. Elles donnent à chaque fois une image symbolique forte et chargée de sens qui va guider le lecteur.

La page de garde de la première rédaction est ornée d'une composition qui pourrait presque se blasonner, rassemblant les objets topiques de l'oeuvre de Boysset dans un cadre formé de madriers de bois, au 1 et 4 figuration du destre, en 2 et 3 images de la borne et de ses agachons.

Jouant un rôle identique, l'image d'Arnaud de Villeneuve et celle d'un arbre scandent le début et la fin des tables des matières de La siensa de destrar et de La siensa d'atermenar, véritables frontispices de chacun des traités. Arnaud tient un destre en main pour annoncer le début du traité d'arpentage et il porte des agachons à l'orée du traité de bornage. La présence du savant catalan n'a rien d'étonnant puisque Bertrand s'est placé sous son patronage, en revanche la figuration d'un arbre qui marque la fin de chaque table est plus intriguante. Je serais tenté d'y voir un rébus qui trouverait son origine dans une étymologie supposée du nom de Boysset = petit bois = petit arbre, Bertrand aurait ainsi signalé sa paternité sans enlever de mérite à l'autorité d'Arnaud qu'il a si fréquement convoquée.

De la même manière sont signalés le début des poèmes sur l'arpentage, celui de l'avisament de consiensa et celui des comptes faits qui utilisent Arnaud de Villeneuve, le Christ en majesté et le blason.

- Les images didactiques

La troisième utilisation de l'image assure la fonction la plus immédiatement perceptible par le lecteur contemporain car c'est celle qui contribue directement à la compréhension et à l'illustration du texte. Les images didactiques se divisent en deux grands groupes, le premier est constitué par les images qui illustrent directement un chapitre, le second par celles qui, rassemblées en une sorte de cahier, fonctionnent comme une illustration plus générale dont les sujets peuvent éclairer l'intelligence de plusieurs passages ou d'un traité tout entier.

Illustration directe des chapitres

Au nombre de 138, ces images forment le groupe le plus nombreux et se trouvent pour la plupart placées à la fin du chapitre qu'elles éclairent, cependant Boysset en a inséré quelques unes au cours du développement lui même pour mieux appuyer le fil de son discours. L'image se place généralement sur une fraction de page occupant le tiers ou la moitié de l'espace disponible, parfois elle est tracée sur l'espace tout entier et à deux reprises la composition occupe une double page pour mettre en oeuvre des moments solennels comme celui du Conselh general ou pour illustrer la composition du monde.

La plupart des passages illustrés le sont par une seule figure, deux images se complétant parfois lorsqu'il y a nécessité ; seul le ch. T38 qui traite de la longueur de la lieue est agrémenté de six graphismes qui montrent l'intérêt de Bertrand pour ces problèmes métrologiques. Parfois le tracé du dessin ne suffit pas et Boysset rajoute une légende de longueur fort variable qui va du simple mot jusqu'à une argumentation développée. Ces textes peuvent être représentés dans des cartouches et lorsque il sont attribués à des personnes protagonistes d'une affaire, Bertrand les a écrit dans une véritable " bulle " de bande dessinée que le locuteur tient dans sa main.

 

Images illustrant directement des chapitres

58 ont une légende, 69 mettent en scène 307 personnages

Place des images
 

fin de ch cours de ch début de ch marge
94 41 2 1

 

Illustration des chapitres
 

images nombre
1 117
2 15
3 2
6 1

Mise en page
 

mise en page nombre
fraction de page 103
pleine page 31
double page 2

 

 

Images didactiques isolées

Outre les images en relation directe avec les chapitres, le manuscrit de Carpentras contient 30 figures à pleine page qui forment trois cahiers graphiques. Dans La siensa de destrar, la variété des formes géométriques que peut rencontrer l'arpenteur est décrite par deux ensembles de planches en forme de puzzle. La première partie de La siensa d'atermenar, quant à elle, est clôturée par 22 images qui forment l'illustration des 31 chapitres précédents.
 

 

Images didactiques isolées

30 à pleine page, 25 ont une légende et dont 1 représente 1 personnage  

images n°   
[44] à [45] planches de formes géométriques de La siensa de destrar
[49] à [53] planches de formes géométriques de La siensa de destrar
[89] à [111] images de bornes qui marquent la fin de la première rédaction de La siensa d'atermenar




2 - L' appui des autorités

Pour mieux étayer ses développements Boysset convoque, comme à l'accoutumée dans ce genre de travaux, le témoignage d'autorités qui est destiné à assurer le lecteur de la solidité de la doctrine qu'il évoque et il a techniquement recours à l'expression poétique pour faire parler ses cautions. Il mobilise d'abord Dieu le Père et la Sainte Trinité puis, dans un second temps, met en scène Arnaud de Villeneuve et le roi Robert. Tous ces poèmes préliminaires, placés à l'orée du manuscrit, sont un point de passage quasi obligé pour le lecteur.

Un chapitre d'avertissement est inséré entre les deux passages en vers et, tout en assurant une sorte de liaison et de transition entre les deux morceaux, il explique la raison pour laquelle Dieu est ainsi mis en avant : " Sache de façon certaine que Dieu est arpenteur, Dieu est borneur, Dieu est utilisateur de l'équerre. C'est pourquoi regarde bien ce que tu feras et comment tu le feras, car Dieu sait tes points et tes mesures et voit ce que tu fais, que ce soit bien ou mal ; c'est pourquoi donne raison à celui qui aura raison et ne trompe pas les gens que ce soit par la peur, par la menace ou par l'argent, ne fais que ton devoir car Dieu voit tout... " Le premier poème qui est un dialogue entre Dieu et l'arpenteur développe ces considérations morales en illustrant les répliques des protagonistes par des images en bas de page qui figurent alternativement la divinité assise sur son trône et le praticien à genoux recevant l'enseignement du Très Haut. Dix folios et vingt images sollicitent ainsi le lecteur lorsqu'il ouvre le recueil.

Puis, après s'être mis sous la protection divine, Boysset met en scène son inspirateur terrestre dans le deuxième poème où il raconte comment Arnaud de Villeneuve et le roi Robert ont composé le traité et où il montre le savant catalan en action aux écoles d'arpentage qu'il a fondées

Dans le même registre d'édification, Boysset a également rédigé une dissertation sur l'étymologie du nom terme qui fournit des explications de numérologie symbolique dont certaines sont tirées de l'Histoire Sainte et la dernière du rituel de la religion catholique. Basées sur le chiffre trois qui est celui de la borne entourée de ses deux témoins, elle cherchent à montrer que le monde entier est gouverné par celui ci, depuis Dieu entouré d'Adam et d'Eve jusqu'à l'autel de la messe et ses desservants dont le nombre est également commandé par la puissance de trois. Tirés de l'Ancien et du Nouveau testament, ces lieux bibliques ne proviennent par tous de la Bible elle même car des disjonctions existent entre le texte de la Vulgate et les affirmations de Boysset en ce qui concerne l'âge de Noé, l'histoire de Saül et de David et les noms du bon et du mauvais larron ; de fait, nous sommes en présence d'une utilisation de L'enfant sage qu'il avait copié dans les années 1370.

Toutes ces pages assuraient ainsi un ancrage puissant à la validité d'un bornage ternaire puisque l'univers lui même ainsi que son Créateur obéissaient tous à ce rythme là. Ecrits à la fin de la première rédaction de La siensa d'atermenar, ces 24 paragraphes clôturent la première version de l'ouvrage. Avec les poèmes dialogués qui l'inauguraient, le texte des traités se trouvait ainsi enchâssé de la plus belle manière dans des lignes et des graphismes qui rappelaient sans cesse la légitimité et la noblesse du sujet traité tout en établissant pour le lecteur la justesse des doctrines qu'il y voyait professées.

Puis, après Dieu et Arnaud de Villeneuve, Boysset appelle la Science à la rescousse comme troisième argument d'autorité. Il utilise le nom de quelques disciplines qu'il classe dans un ordre décroissant d'importance ; ce sont l'arithmétique, la géométrie, l'astrologie ou astronomie et la science du quadrant qui tiennent le haut du pavé , la philosophie, la politique et la science des lieues sont citées ailleurs mais elles n'entrent pas dans le palmarès précédent. Toutes ces sciences " prennent leur fondement " dans la géométrie et l'arithmétique qui sont respectivement la science des points et celle des mesures . Pour mieux faire comprendre à son lecteur la nécessité d'étudier tout cela, Bertrand lui trace le programme suivant :

" Arpenteur et borneur, comprends bien tes points et tes mesures aussi, que ce soit pour les terres, pour les vignes, pour les bois, pour les eaux, pour le cas où tu voudrais faire un pont de pierre, planter une borne ou bien pour toute autre entreprise où il y aurait besoin d'utiliser les points et les mesures, pour tout cela sois bien instruit - car les sciences sont subtiles - de la géométrie, de l'arithmétique, de l'astronomie, du quadrant, de la politique et de beaucoup d'autres sciences dont les écrits disent qu'il s'agit de sciences qui sont de points et de mesures. "

Tous ces éléments de doctrine que Bertrand a puisés en particulier dans une lecture enthousiaste de Brunet Latin sont communs dans les encyclopédies du Moyen Âge et nombreux sont aussi les essais de classement des sciences depuis Hugues de Saint Victor qui trouvent leur origine dans le milieu universitaire. Le lecteur aura remarqué qu'il n'est nulle part fait mention de la traditionelle distribution de la classification du quadrivium et que la musique est oubliée dans les énumérations de Boysset, il a donc dû découvrir tout cela lors de ses lectures, en dehors d'un enseignement de type universitaire.




3 - Etude des traités

a - La siensa de destrar

Les 46 chapitres de La siensa de destrar sont relativement brefs au début de l'ouvrage et deviennent prolixes dans les derniers développements du traité. Ils sont en moyenne presque deux fois plus courts que ceux du traité de bornage. Cette longueur moyenne se raccourcit encore si l'on observe les 33 premiers d'entre eux. Ils sont les plus brefs des deux traités alors que les derniers chapitres se rapprochent par leur longueur des développements consacrés aux bornes. Les images en liaison avec le texte se manifestent depuis le ch. 34 jusqu'au dernier et cet élément donne une première typologie, celle des paragraphes illustrés et de ceux qui ne le sont pas.

La façon d'intituler les chapitres est peu variée, soit Bertrand signale le nom de ce qu'il étudie soit il se sert d'une proposition principale à l'infinitif. Les renvois d'un chapitre à un autre sont peu fréquents et cantonnés pour la plupart entre les ch. 24 et 32.


 
 


 
 

  moyenne par chapitre

10948 mots

% par rapport à la moyenne générale images
ch. 1 à 33 175 - 27%  
générale 238  0  
ch. 34 à 46 384 + 62% X


 

 

b - La siensa d'atermenar

La forme des chapitres de ce traité présente davantage de complexité que dans La siensa de destrar. Pour essayer d'établir une typologie de ceux qui sont consacrés au bornage j'ai tenté de les caractériser en les étudiant quant à leur forme au moyen de 3 paramètres .

Le premier élément de classification retenu est donné par la façon d'introduire le titre de chacune des parties, on peut en distinguer trois groupes, celui qui utilise le verbe declarar, celui qui se sert du nom destre ou du verbe destrar, celui enfin qui ne rentre dans aucune des deux catégories précédentes. La présence ou non de dessins qui illustrent directement le propos abordé donne le second élément de caractérisation. C'est enfin l'utilisation du chapitre soit comme référence ou comme contenant des références à d'autres chapitres qui a été notée comme dernier critère. Une information supplémentaire est fournie par la longueur de chaque passage et donne un complément indispensable à l'étude formelle.

La lecture des représentations graphiques qui suivent, synthétiques et détaillées, montre l'existence d'une grande tendance : après le ch. T31, c'est à dire après les dessins de bornes et la dissertation sur le nom du terme, les chapitres deviennent plus long, contiennent plus de dessins explicatifs, sont introduits par declarar et Boysset les utilise plus souvent comme soutien de son discours en les citant ou en en nourrissant la démonstration qu'il effectue. A l'inverse les 31 premiers chapitres, d'une longueur d'écriture inférieure à la moyenne générale, présentent des titres plus variés dans leur forme et ne recourent pas souvent à l'explication graphique du dessin. Tout se passe comme si nous nous avions ici la caractérisation de deux styles différents, de deux périodes d'écriture du traité ce qui rend bien compte des deux phases de composition que j'ai évoqué plus haut.




Conclusion

Adaptateur probable d'un ouvrage de géométrie en provenance du domaine italien et auteur original d'un traité de bornage dont on chercherait vainement des exemples dans la littérature latine et provençale du Moyen Âge, Bertrand Boysset a conçu ses oeuvres techniques pour le commun profit. Lu et adapté au XVe siècle, traduit au XVIIe siècle et utilisé par des juristes comme Jean de Bomy qui trouvaient encore d'actualité ses développements sur le droit du bornage et sur la mitoyenneté, il a finalement atteint une partie de son but qui était de servir la communauté. Pour réussir dans cette entreprise, au terme de quinze années d'élaboration, Boysset a mûrement pensé la forme dans laquelle il mit en ordre ses connaissances. Même si la deuxième rédaction montre un relâchement par rapport au propos originel qui était de traiter exclusivement du bornage, l'ouvrage tout entier témoigne d'un souci pédagogique certain qui se matérialise dans la rigueur de la composition interne des chapitres, dans le rappel fréquent des notions utiles à la compréhension du développement et dans l'usage judicieux et foisonnant de l'explication graphique de problèmes ardus à démêler.