Bertrand Boysset
Le Conselh general
Arles
1355-1415

La vie et les oeuvres techniques d'un arpenteur médiéval
Deuxième partie
Ch. 4 suite : La place de la géométrie de Boysset dans la tradition géométrique et dans l'arpentage médiévaux : mesurer les champs au Moyen Âge
 

 



Dans la première moitié du 7e siècle, sous le règne de Dagobert, Saint Eloi s'occupe de bâtir un monastère aux moniales qu'il installe à Paris. A côté de sa propriété se trouve une pièce de terre appartenant au fisc, il ordonne de la débroussailler, en mesure les dimensions puis va voir le roi pour en obtenir la concession. Celle ci accordée, Eloi retourne sur les lieux, trace les limites de la parcelle et trouve que la superficie qu'il mesure est plus grande d'un pied que celle qu'il avait annoncée au roi. Désespéré d'avoir menti à son prince il revient aussitôt au palais afin d'obtenir ou le pardon ou la mort, provoquant l'admiration du souverain qui loue fort une telle manifestation d'honnêteté.
En 1403-1404, Bertrand Boysset se rend en Camargue muni de ses outils pour arpenter le mas de Notre Dame d'Amour. Là, à plusieurs reprises, il mesure, consigne les résultats sur son carnet et procède au calcul de la superficie des différentes parcelles de cette indivision.
Neuf siècles séparent ces deux opérations effectuées dans des milieux culturels radicalement différents et pourtant il s'agit là de témoignages précis d'un arpentage géométrique des champs. Pendant ces neuf siècles il est possible de voir d'autres traces d'une pratique d'évaluation qui cherche à connaître la superficie des pièces de terre par un procédé géométrique. Cette préoccupation se lit également dans les textes à usage scolaire et dans les actes de la pratique posant une série de problèmes qui touchent à l'histoire des techniques, à celle de la culture ainsi qu'à celle des mentalités paysannes.


 1 - Les diverses façons d'évaluer les champs

Pour résumer, la classification des noms des mesures italiennes médiévales que propose G. B. Pellegrini  peut aisément s'étendre à toute l'espace étudié :

1 - noms basés sur la longueur de la parcelle [pied, pas, oncia, braccio, palma, canna, pertica, destre ...]
2 - sur la forme de la parcelle [pezza, campo, tavola, quadra ...]
3 - sur le volume de semence
4 - sur le travail fourni par un attelage de boeufs pendant une journée [biolca, jugum, giornata ...] (le temps de travail)
5 - à la charruée [carrucata]


2 - Les traces d'arpentage dans les sources occidentales

Les traces les plus visibles de l'utilisation de l'arpentage se trouvent dans les actes de la pratique. Actes de vente, d'échange, de donation, partages, tout médiéviste a un jour rencontré des parcelles mesurées en lisant les chartes et les éditions de textes et je voudrais en donner maintenant quelques exemples choisis.
Promenons nous donc d'abord sur le pourtour occidental du bassin méditerranéen entre l'an 700 et le début du 13e siècle. Dans la Barcelone de cette époque les parcelles mesurées sont peu nombreuses mais elles sont présentes. Entre 900 et 1200, 36 actes sur mille subsistants comportent des indications de longueur et de largeur. Comme le montrent les travaux de Philip J. Banks les mesurages apparaissent au 10e et au début du 11e siècle et ce phénomène se restreint à la région de Barcelone, au Bas Llobregat et au Vallès. L'autorité publique issue des Wisigoths est alors, nous dit-il, encore opératoire, il n'y a pas d'obligation d'enregistrer les dimensions mais une importance marquée est donnée aux bornes et aux limites de propriétés, ce qui expliquerait le faible nombre des arpentages. Plus tard ce sont des propriétés entières qui sont mesurées. Vers 1050, à Premià, dans le Maresme, Arsende donne à son neveu un alleu composé de 38 pièces de terres qui sont soigneusement mesurées de tous côtés. On saisit mieux ici l'explication que fournit Banks : ce serait à cause du fractionnement de grandes propriétés en parcelles qui n'étaient pas décrites auparavant que le besoin s'est fait jour de donner des dimensions, degré supplémentaire de sécurité donné aux parties.
Le Bas-Languedoc connaît lui aussi "une prise en compte de la forme géométrique des parcelles" jusque vers 1050, puis Monique Bourin enregistre une rupture entre le milieu du 11e siècle et le début du 12e. Il n'est plus alors question que de confrontaison.
Les 8e et 10e siècles voient également des parcelles mesurées dans la région d'Arles et dans celle de Marseille.
Nous voici maintenant en Italie. A Lucques, les mesures de côtés sont très rares et les notaires semblent pratiquer eux mêmes l'arpentage depuis le début du 8e siècle. Le Latium méridional et la Sabine voient à partir de 1200 se produire une "réduction des exigences". Les mesures ne sont alors plus prises et Pierre Toubert assigne une multitude de raisons à cette évolution qui lui semble liée essentiellement à la mobilité de la terre et à la modification des procédures de rédaction des actes par les notaires. La même tendance se perçoit en Italie du Sud, depuis le début du 8e siècle de nombreuses parcelles sont mesurées par les côtés, après 1200 cette précision "n'est fournie que dans quelques zones...pour créer des limites précises".
La mesure des parcelles ne se rencontre pas que dans les pays de vieille tradition romaine. En Bourgogne, André Deléage a recensé 734 parcelles mesurées dans le cadre de son étude. De façon plus générale et sans avoir d'idées sur l'importance relative de l'arpentage par rapport aux autres moyens de description et d'évaluation, il est possible de voir des parcelles mesurées un peu partout : en 851 à Angers, en 848 dans la Marne, en 1086 en Angleterre.




- L'apparition des arpenteurs de métier
A côté de ces mentions qui éclairent la diffusion et l'usage de l'arpentage des parcelles, il est possible d'entrevoir les hommes qui mesurent la terre pour en connaître la superficie. C'est néanmoins une tâche délicate que d'essayer de les décrire car les arpenteurs médiévaux sont quasiment des inconnus. Peu de travaux leur sont consacrés et l'on ne se rend compte de leur existence et de leur activité qu'au détour de rares textes ou bien lorsque le paysage porte la marque orthonormée de leur passage comme en témoignent par exemple les plans des bastides méridionales.
Il est extrêmement difficile de dater leur apparition comme professionnels de la mesure. Pour la France, un acte de 1115 mentionne un arpenteur général du royaume nommé par Louis VI mais il s'agit d'un faux débusqué par Léopold Delisle en 1874. Ce texte apparaît dans les registres de copies du président Le Nain au XVIIIe siècle et il est accompagné d'un acte de 1296 qui énumère les privilèges de l'arpenteur général « commis par le Roy par toute la France » et semblant aussi peu sincère que lui, ces deux forgeries ont sûrement été insérées là pour corroborer et attester de l'ancienneté de l'office d'arpenteur général du royaume.
Le plus ancien texte littéraire connu avec celui de la Vita Eligii qui mette en scène des arpenteurs en action sur le terrain est le passage célèbre de l'Historia comitum Ghisnensium relatant la construction du donjon d'Ammerval en 1139. Avant d'envoyer les maçons pour procéder à la bâtisse le chroniqueur nous dit : « Misit ... secreto geometricos et carpentarios ad Almari Vallem ... ut locum cum geometricalibus perticis ambirent et ad mensuram aggeris proportionaliter metirentur... » Le vocabulaire savant geometricos, geometricalibus perticis qui montre la culture de son auteur décrit bien là des arpenteurs en action, à tout le moins des gens qui s'occupent de mesurer de façon géométrique.
Autres glanages. En 1225, des citoyens d'Arles arpentent en longueur et en largeur les coussouls (pâturages) de la Crau caillouteuse, ce ne sont pas des professionnels mais ils se livrent effectivement à une vaste opération de mesurage géométrique. Il en est de même lorsque vers 1250-1260 trois personnes « mesurant et arpentant par les champs au travers  » procèdent à la délimitation de la banlieue de Dijon et à son mesurage au cordeau.
Les traces explicites d'arpenteurs se font plus nombreuses à partir du XIVe siècle, le roi et de grands feudataires semblent alors confier l'arpentage de leurs forêts à des officiers particuliers qui apparaissent comme les premiers arpenteurs professionnels. A la même époque, en lisant les registres de la chancellerie des rois de France, on voit se manifester des arpenteurs jurés des terres royales et le Petit thalamus de Montpellier transcrit le serment de « ceux qui mesurent les possessions » .
Toute la fin du Moyen Âge voit croître et se multiplier les enquêtes à but fiscal, compoix et livres d'estimes qui ont nécessité la présence d'estimateurs, de gens versés dans la connaissance de la mesure et surtout dans l'appréciation des revenus de la terre. Les arpenteurs nommément désignés n'apparaissent pas souvent au fil de ce genre de documents, mais, si l'on se tourne vers la ville un bel exemple de l'intervention des praticiens est fourni par l'arpentage en 1459 de la bastide de Libourne. Jean Augier, trésorier du roi de France en Guyenne, assisté de trois aides remesure et réestime la superficie des places de la cité en utilisant une technique digne des praticiens les plus avertis.

En Italie, les travaux de J. Schultz montrent leur activité dans les communes italiennes dès le XIIe siècle comme agents employés par la communauté : le plan de Venise exécuté vers 1141 serait l'œuvre d'un meserador milanais, la commune de Pise employait des mesureurs depuis 1164 et il en est de même à Sienne au XIIIe siècle.
A Barcelone Jaume de Sanctacilia est mentionné comme "agrimensor civis Barchinone" le 20 décembre 1324. Il est l'auteur supposé des Consuetuts vulgarment dites d'en Sanctacilia promulguées par Jacques I vers 1291 pour remettre de l'ordre dans les usages de la construction. Dès les 10e et 11e siècles on constate dans la cité la présence de juges (plus tard des prohoms) pour prendre ou vérifier les mesurages et lorsque cela ne pouvait être fait tout de suite des blancs étaient laissés dans le document.
Dans les Pays Bas l'institution de mesureurs de terres indépendants est attestée pour les derniers siècles du Moyen Âge et les grandes villes rédigent des règlements pour leur activité comme le Statuyt van der meerders de Bruxelles établi en 1451.


- L'apparition de la cartographie des terroirs
Conjointement à cette évolution, il est possible de voir une émergence de la représentation graphique de phénomènes locaux dans l'apparition et le développement des « local maps » depuis le 12e siècle. Il faut bien noter que dans la plupart des cas et surtout du 12e au 14e siècle, il ne s'agit pas à proprement parler de représentation d'arpentage de champs ou de domaine. Mais, en Angleterre ou en France, pour régler des conflits divers, le recours au graphisme se fait moins inexistant qu'on ne l'aurait cru. L'exemple anglais tiré du magnifique ouvrage de Skelton et Harvey est particulièrement frappant comme le montre le tableau chronologique suivant :
Trente quatre « local maps » sont conservées, rarissimes -mais présentes- jusque vers 1350, elles deviennent plus fréquentes ensuite. Plans de canalisations (1151), plans de forêts, la campagne est désormais couchée sur un support graphique. Dans les limites de la France actuelle la moisson est plus maigre mais elle permet néanmoins de rassembler quelques gerbes.
Les travaux du père de Dainville montrent des dessins de même type dans l'espace de la France actuelle (Bourgogne, Savoie) au 15e siècle, ils servent d'illustration à des dossiers de conflits. De même, en 1490, cartographie-t-on un terroir de la plaine sous-pyrénéenne ainsi qu'une forêt périgourdine.

Période Nombre de cartes conservées
1151-1200
1
1201-1250
2
1351-1400
10
1401-1450
11
1451-1500
10




- La prise en compte de la limite et du partage par le droit savant
Une vue rapide de quelques travaux de juristes italiens montre que le problème de la délimitation et du partage commence à être abordé par les spécialistes du droit savant. Des préoccupations sur le bornage et la limite apparaissent chez l'italien Andrea d'Isernia à la charnière des 13e et 14e siècle. C'est cependant en 1355 que Bartolo de Sassoferrato allie le droit romain et la géométrie pour composer sa Tyberiadis qui aura une grande carrière à la fin du Moyen Âge et au début des Temps Modernes.
Elaboré pour le tracé avec l'aide de Gui de Pérouse, grand théologien et geometria magister , l'opuscule se divise en trois parties. La première traite du partage des alluvions, la seconde de celui des îles qui naissent dans le cours des fleuves et la dernière nous éclaire sur les divers cas de figure qui peuvent se produire lors de la divagation des rivières. De nombreux manuscrits, des incunables et une dizaine d'éditions du 16e siècle font connaître le traité et ses illustrations. Ils attestent d'une vaste diffusion européenne de ce travail du 14e au 16e siècle.
Au 15e siècle des auteurs comme Paride del Pozzo dans son Tractatus de reintegratione feudorum ou bien comme Pietro degli Ubaldi dans son Tractatus de duobus fratribus, s'occupent de disserter l'un sur l'orientation des confins, l'autre sur des bornes de pierre emportées par les flots.




3 Un arrière plan culturel étoffé : Quel est l'environnement théorique et pratique disponible pour une mesure géométrique des champs ?

Il peut paraître trivial de rappeler qu'aux époques où furent écrits les documents que je viens de présenter, les clercs et les notaires maîtrisaient, seuls ou à peu près, l'usage de l'écriture ; ce constat revient à poser deux questions, celle de la perception de la superficie par le paysan et celle de la part du rédacteur dans l'évaluation de la terre. Rien ne dit en effet que ce qui se lit dans les chartes a été dicté par le paysan ou reflète la pratique quotidienne des gens de la terre. Lorsque des notions aussi élaborées se trouvent retranscrites elles l'ont été par des clercs lettrés dont on peut penser qu'ils ont eu lors de leurs études des contacts avec l'enseignement de la géométrie élémentaire, partant, ils se sont servi de leur acquis pour l'exécution des tâches qui leur ont été confiées . On peut ainsi mieux comprendre, sans attribuer aux paysans des connaissances hors de leur portée, la présence de ces dimensions de parcelles dans les actes de la pratique.


- Les fondements théoriques : description et diffusion
Je viens de croiser des témoins de cet arpentage qui se livre à des calculs arithmétiques pour savoir la superficie et l'on peut chercher ailleurs que dans les champs la trace des hommes qui s'employent à mesurer géométriquement, je les rencontre en train d'écrire des traités de géométrie et de construire des monuments.
Depuis l'Antiquité tardive et la confection du recueil connu sous le nom de Corpus agrimensorum romanorum, tout un courant que l'on désigne sous le nom générique de « géométrie pratique  » s'est développé durant le Moyen Âge ; en fait cette appelation unifiante recouvre diverses façons d'aborder la mesure qui prennent à chaque époque sa façon de compter.

- Les Gromatici et les traités attribués à Boèce et à Gerbert
Le premier mouvement est directement issu du Corpus... lui même et le grand nombre de ses manuscrits  copiés durant tout le Moyen Âge rend compte d'un tout autre besoin que la seule sauvegarde archéologique du savoir des arpenteurs de la Rome antique.
Cette multitude s'ordonne en plusieurs familles au gré des choix éditoriaux faits par les hommes du Moyen Âge et il s'agit d'une suite de compilations à but scolaire où le rappel de l'Antiquité rejoint les exercices mathématiques pour concourir à l'enseignement de la géométrie. Le but même de leur rédaction apparaît alors comme singulièrement déconnecté d'une utilisation réelle sur le terrain à cause de leur caractère didactique et par essence élitiste. Ils contribuent néanmoins à sensibiliser largement leur lectorat aux problèmes des surfaces et de leur calcul.
Pour résumer les constatations de Lucio Toneatto il est possible de distinguer 4 sortes d'itinéraires pour la transmission de ces témoignages. La transcription du corpus gromatique lui même s'effectue en deux périodes et trace le premier chemin de diffusion. Vers 700-875, elle a pour milieu d'origine la cour impériale d'Aix et l'abbaye saint Pierre de Corbie. Un deuxième mouvement au 11e et 12e siècle la voit fleurir dans une région moins déterminée : Francia orientalis, Germanie (Basse Rhénanie). Le deuxième courant est constitué par les excerpta sur des thèmes homologues associés à des thèmes étrangers. Ils ont Corbie pour lieu de naissance et peuvent se trouver en compagnie d'ouvrages comme la Géométrie I pseudo boécienne. L'accueil d'excerpta isolés dans des ms. divers constitue une troisième voie et connait une diffusion anglo normande de neuf ms. durant les 11e et 12e siècle. Enfin la composition d'oeuvres nouvelles qui contiennent des titres ou des fragments du texte des arpenteurs romains forme la dernière branche de ce courant.

Siècle Gromatici veteres
mss tradition directe
Gromatici veteres
mss tradition de type scolaire
V 1  
VI 2  
VII 0  
VIII 1  
IX 7 9
X 3 8
XI 11 20
XII 13 20
XIII 2 11
XIV 0 1
XV 5 6
XVI 25 8




- Les arpenteurs Byzantins
L'ensemble de textes réunis récemment par quelques byzantinistes français présente l'intérêt de donner une vive lumière sur des ouvrages qui étaient destinés à une utilisation réellement pratique car ils formaient la base du savoir géométrique des praticiens qui estimaient la terre dans un but fiscal.
Leur date de composition est difficile à connaître avec précision et les éditeurs pensent que « plus du quart du corpus semble antérieur à 1204  » Sous la forme d'extraits relativement courts, ils donnent des formules et des procédés destinés à des applications directes sur le terrain.

- Les traités du courant géométrie pratique
Parallèlement à la tradition qui prend ses racines dans la Rome de l'Antiquité tardive et qui se met à intégrer progressivement des apports instrumentaux en provenance du domaine andalous , vers le deuxième tiers du XIIe siècle s'affirme le genre pratique par opposition à une géométrie qui serait théorique. Cette distinction entre « pratique » et « théorique » n'apparaît véritablement qu'avec Hugues de Saint-Victor et Domingo Gundissalvo au XIIe siècle et elle s'affirme avec la redécouverte d'Euclide dans les traductions d'Adélard de Bath . Comme son précurseur, le genre nouvellement baptisé produit des ouvrages ad usum scholarum où l'on apprend des formules de calcul de surface et de volumes, où l'on se sert de la virga et du quadrant pour mesurer des longueurs autrement que de façon directe et où la métaphore agraire est fréquemment employée pour mieux captiver le lecteur.

Mais, avant de l'aborder, je voudrais d'abord évoquer les problèmes qui se posent sur une définition qui parait communément reçue. Celle ci connaît d'assez nombreuses illustrations et l'uniformité de dénomination qui s'impose à partir d'Hugues de Saint Victor au XIIe siècle, du latin practica geometriae, au picard pratike de geometrie et au toscan geometria pratica, cache des contenus dissemblables qui se nourrissent d'influences diverses. Pour ces premières raisons, il est difficile d'utiliser ce vocable pratique en valeur absolue, c'est à dire comme adjectif qualifiant l'auteur comme un véritable praticien de la mesure appliquée. Cela correspond davantage à un démarquage du genre universitaire - le plus souvent d'ailleurs élaboré par des universitaires qui ne doivent pas se sentir d'affinités électives suffisantes avec la géométrie spéculative - sans pour autant s'appliquer à des oeuvres de praticien de la mesure de la terre, d'arpenteur. En fait l'appellation pratique ne doit la plupart du temps pas beaucoup à l'agrimensure pratiquée quotidiennement, l'auteur de traité utilise l'adjectif pour se positionner par rapport à un autre genre : on est pratique si l'on se situe en dehors de lui. Cette traduction de practica explique les divergences que l'on peut constater entre les traités qui portent ce nom Géométrie pratique. Quoi de commun en effet entre la Practica geometriae de Fibonacci et les Regole di geometria pratica d'Orbetano de Montepulciano sinon l'usage des chiffres arabes ? En 1220 le florentin Leonardo Fibonacci, qui n'est pas universitaire, compose un traité de géométrie qui utilise le mode de calcul qu'il a exposé vingt années auparavant dans son Liber abaci et dont le terme abaque dissimule une façon de compter qui n'a plus rien de semblable avec l'instrument du même nom. Lorsque l'on sait d'un autre côté que les nouveautés de Léonard ne sont reçues que beaucoup plus tard dans les oeuvres des mathématiciens français, Nicolas Chuquet par exemple ne s'en sert que lors de la deuxième rédaction de sa Géométrie à la fin du XVe siècle, il est légitime de s'interroger sur l'emploi de l'adjectif pratique. Il ne veut pas dire ici à l'usage des praticiens, il semble davantage signifier : Qui ne suit pas la tradition précédente, qui apporte des nouveautés et donc qu'il faut baptiser nouvellement pour ne pas trahir la référence à l'autorité qui est alors un des meilleurs garants de la réception par la communauté lettrée. Ainsi s'expliquent mieux les divergences de doctrine et de niveau que l'on observe sous cette même appellation. Il y a à la fois des travaux qui procèdent de cette volonté que je viens d'exposer mais aussi des oeuvres au contenu véritablement appliqué qui ne se trouvent en fait qu'à partir de l'extrême fin du XIVe siècle en Italie, à un moment où le genre pratique est depuis longtemps reconnu comme étant un des deux courants de la géométrie. L'usage du terme pratique à donné lieu à des justifications de la part des géomètres qui l'ont employé. Le premier, Hugues de Saint Victor a donné une oeuvre éponyme vers 1125-1130. Au XIIIe siècle, d'autres traités font de cette distinction le sujet des premières lignes de leur développement, comme s'il s'agissait d'une sorte de captatio benevolentiae qui prévient le lecteur du genre de travail qu'il va lire . Plus tard, Dominicus de Clavasio établit en 1346 la distinction entre le mensor geumetrie et le mensor laicus qui lui s'occupe réellement de mesurer sans chercher de démonstration à ce qu'il avance. Après avoir douté de l'existence d'un rapport entre la circonférence et le diamètre du cercle, Dominicus nous dit : « Je n'ai pas l'intention de parler de façon démonstrative mais seulement d'enseigner à en trouver la surface [du cercle] de telle sorte qu'il ne reste pas d'erreur perceptible . » Pour prendre une bonne mesure de ce courant, on pourra examiner les quelques indications que fournit Alcuin dans ses Propositiones ad acuendos juvenes, la Practica geometriae d'Hugues de Saint Victor écrite à Paris dans la première moitié du XIIe siècle, la Pratike de geometrie (fin XIIe siècle), l'Artis cujuslibet consummatio nouvellement daté de vers 1220, le quadrans vetus (vers 1277-1284), Geometrie due sunt partes principales theorica et pratica (vers 1271), ou bien la Practica geometriae de Dominicus de Clavasio rédigée à Paris en 1346.

Toujours à l'usage des écoles mais dans un autre contexte que celui du couvent et de l'Université, un troisième ensemble de géométries pratiques  apparait dans le domaine italien. Rédigées par des laïcs qui faisaient métier d'enseigner dans ce que l'on appelle les botteghe d'abbaco, prenant parfois à Fibonnaci, elles répandent aux XIVe et XVe siècles un enseignement plus complet et plus exact que ceux que l'on vient d'examiner, à la fois quant aux formules et quant aux façons de les calculer.

Là aussi se trouvent de nombreux décalages de niveau, et, à côté d'un traité comme celui d'Orbetano de Montepulciano qui apparaît comme le mémento d'un praticien campagnard, se rangent des ouvrages beaucoup plus savants dont le contenu dépasse de loin la simple formulation de la surface et du volume. Mais ici aussi les auditeurs de cette doctrine, futurs marchands ou gestionnaires de cités et de domaines, se trouvaient abondamment confrontés à la superficie. Il est également possible de consulter des oeuvres d'Al Khwarizmi, de Savasorda ou d'Abû Bekr pour voir l'éclairage que la science arabe et juive portent sur la géométrie des surfaces.

- La géométrie appliquée
Un peu à l'écart des problèmes posés par l'évaluation des surfaces mais utilisant la science des tracés, des proportions et de la mesure des longueurs, les architectes et les ingénieurs constituent un autre groupe d'utilisateurs du nombre et de la mesure appliqués à une activité mécanique. La mise en forme de doctrine et les traces écrites ou dessinées (plans, épures, traités...) de leurs pratiques sont quasiment inexistantes avant le XVe siècle, mais il subsiste des témoignages révélateurs de leurs méthodes au delà de l'empreinte évidente d'un art inscrit dans le paysage monumental des villes et des campagnes.
C'est ainsi que l'on peut voir des constructeurs de châteaux travailler géométriquement au XIIe siècle, des experts débattre de méthodes de traçage géométrique à la fin du XIVe siècle ou bien Villard de Honnecourt composer un célèbre carnet de notes, malheureusement le seul connu pour son époque . La source théorique de ces techniques a provoqué de furieuses batailles de papier qui tournent autour de l'origine de ce savoir déployé dans le faste des cathédrales et dans l'austérité des donjons. Se posaient des questions cruciales : y-avait-il transmission secrète d'un savoir empirique maintenu caché depuis la nuit des temps ou bien, plus prosaïquement, nos bâtisseurs seraient-ils allés chercher leur science dans une tradition géométrique livresque et scolaire qui était à leur portée ? Sans trancher définitivement, force est de constater avec Guy Beaujouan que : « des points de contact existent ... au Moyen Âge entre la Science et la Technique  ».
De l'examen de ces courants et sans être certain de la réelle pratique d'arpenteur de ceux qui les ont rédigés, on peut retenir que de nombreux clercs avaient rencontré au fil de leurs études au moins une notion livresque de ce qu'est une surface et que dans ce milieu de lettrés on avait les moyens intellectuels d'apprécier par le calcul la superficie d'un champ.



Lorsque se rédigent les cadastres de la fin du Moyen Âge, depuis longtemps un courant de mesure géométrique des champs s'infuse dans la pratique de tous les jours sans qu'il soit possible d'en apprécier l'importance par rapport à d'autres formes d'évaluation. Des gens versés dans le calcul sommaire et munis de notions géométriques rudimentaires transcrivent le résultat de leurs mesures de terrains sur le parchemin et le papier des chartes et des documents fiscaux. Ces personnes qui savaient lire, écrire et compter se spécialisent peu à peu et les XIVe et XVe siècles voient apparaître le métier d'arpenteur dont Boysset est, jusqu'à nouvel ordre, le représentant le mieux connu.
L'application de cette mathématique aux opérations d'agrimensure est bien effective dans le cas de Boysset et son procès verbal de l'arpentage de Notre-Dame d'Amour témoigne de façon éclatante que l'on mesurait précisément lorsque la nécessité s'en faisait sentir. De même, la minutie avec laquelle furent réformées les mesures de longueur d'Arles montre-t-elle l'intérêt que prenait le pouvoir municipal à garantir une bonne précision des étalons en les faisant établir par des hommes de l'art et à en assurer la meilleure publicité en les affichant dans un lieu public.
Ce faisant, Boysset se place dans un courant de mesure que l'on ne peut capter qu'à l'examen des actes de la pratique avant la fin du XIIIe ou du XIVe siècle selon les régions que l'on observe. J'ai indiqué qu'il était difficile de rattacher directement le genre « géométrie pratique » à une agrimensure effective mais les documents laissent voir très tôt et sur de vastes étendues - de l'Angleterre à la Catalogne en passant par la Bourgogne - des pratiques de mesure des champs et des préoccupations de précision qui n'ont rien à voir avec de fantaisistes approximations, même s'il faut pour les comprendre réviser nos modernes idées sur le sujet. S'il est pour le moment impossible d'en connaître l'importance par rapport à d'autres moyens d'évaluer la terre, on peut en revanche affirmer que la perception de la superficie existait bien là où furent produits les documents dont nous venons de parler. Les personnes qui mettaient en oeuvre de tels procédés sont fort peu connues, quelques mentions relevées au fil des lectures attestent de leur présence et c'est dans le milieu des gestionnaires de forêts royales aux méthodes d'une précoce efficacité que l'on rencontre les premiers officiers du roi en charge de la mesure de superficie.
L'examen de témoignages précédents permet de mettre en évidence les principales questions. La première et la plus générale serait celle là : pourquoi mesure-t-on les pièces de terre ? Tout au long de la période, l'arsenal conceptuel était disponible pour se livrer à des calculs qui même alors restent simples pour un scribe lettré. Plusieurs auteurs ont, comme on l'a vu plus haut, donné des réponses variées à cette interrogation. Ces explications tournent néanmoins pour une bonne part autour de la pratique juridique alors en vigueur dans les régions considérées. Ce serait l'évolution du droit et des besoins de la preuve qui induiraient l'usage de techniques plus ou moins précises de description. La piste paraît prometteuse et mériterait d'être creusée plus avant.
D'autres question viennent également à l'esprit : quelles sont les proportions respectives des divers types de mesurages ? Quelle est la géographie européenne de ces phénomènes ? Sur le plan culturel des problèmes restent aussi à mieux éclairer, particulièrement en ce qui concerne la diffusion des ms géométriques.
Au contraire de ce que pensait Paul Zumthor, on pourrait finalement dire que l'apparition des cadastres n'a rien d'une redécouverte de l'arpentage au XIVe et au XVe siècle, elle s'appuie au contraire sur une technique bien vivante qui assied et permet l'introduction de nouvelles pratiques fiscales où la connaissance de la superficie n'est que le point de départ d'une évaluation plus élaborée du rapport de la terre.