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- Les diverses façons d'évaluer les champs
Pour résumer, la classification des noms des mesures italiennes
médiévales que propose G.
B. Pellegrini peut aisément s'étendre à
toute l'espace étudié :
1 - noms basés sur la longueur
de la parcelle [pied, pas, oncia, braccio, palma, canna, pertica,
destre ...]
2 - sur la forme de la parcelle [pezza, campo, tavola, quadra
...]
3 - sur le volume de semence
4 - sur le travail fourni par un attelage de boeufs pendant une
journée [biolca, jugum, giornata ...] (le temps de
travail)
5 - à la charruée [carrucata]
2 - Les traces d'arpentage dans les sources occidentales
Les traces les plus visibles de l'utilisation de l'arpentage se
trouvent dans les actes de la pratique. Actes de vente, d'échange,
de donation, partages, tout médiéviste a un jour rencontré
des parcelles mesurées en lisant les chartes et les éditions
de textes et je voudrais en donner maintenant quelques exemples choisis.
Promenons nous donc d'abord sur le pourtour occidental du bassin méditerranéen
entre l'an 700 et le début du 13e siècle.
Dans la Barcelone de cette époque les parcelles mesurées
sont peu nombreuses mais elles sont présentes. Entre 900 et
1200, 36 actes sur mille subsistants comportent des indications de
longueur et de largeur. Comme le montrent les travaux de Philip J.
Banks les mesurages apparaissent au 10e et au début du 11e
siècle et ce phénomène se restreint à
la région de Barcelone, au Bas Llobregat et au Vallès.
L'autorité publique issue des Wisigoths est alors, nous dit-il,
encore opératoire, il n'y a pas d'obligation d'enregistrer
les dimensions mais une importance marquée est donnée
aux bornes et aux limites de propriétés, ce qui expliquerait
le faible nombre des arpentages. Plus tard ce sont des propriétés
entières qui sont mesurées. Vers 1050, à Premià,
dans le Maresme, Arsende donne à son neveu un alleu composé
de 38 pièces de terres qui sont soigneusement mesurées
de tous côtés. On saisit mieux ici l'explication que
fournit Banks : ce serait à cause du fractionnement de grandes
propriétés en parcelles qui n'étaient pas décrites
auparavant que le besoin s'est fait jour de donner des dimensions,
degré supplémentaire de sécurité donné
aux parties.
Le Bas-Languedoc connaît lui aussi "une prise en compte
de la forme géométrique des parcelles" jusque vers
1050, puis Monique Bourin enregistre une rupture entre le milieu du
11e siècle et le début du 12e.
Il n'est plus alors question que de confrontaison.
Les 8e et 10e siècles voient également
des parcelles mesurées dans la région d'Arles et dans
celle de Marseille.
Nous voici maintenant en Italie. A Lucques, les mesures de côtés
sont très rares et les notaires semblent pratiquer eux mêmes
l'arpentage depuis le début du 8e siècle.
Le Latium méridional et la Sabine voient à partir de
1200 se produire une "réduction des exigences". Les
mesures ne sont alors plus prises et Pierre Toubert assigne une multitude
de raisons à cette évolution qui lui semble liée
essentiellement à la mobilité de la terre et à
la modification des procédures de rédaction des actes
par les notaires. La même tendance se perçoit en Italie
du Sud, depuis le début du 8e siècle de nombreuses
parcelles sont mesurées par les côtés, après
1200 cette précision "n'est fournie que dans quelques
zones...pour créer des limites précises".
La mesure des parcelles ne se rencontre pas que dans les pays de vieille
tradition romaine. En Bourgogne, André Deléage a recensé
734 parcelles mesurées dans le cadre de son étude. De
façon plus générale et sans avoir d'idées
sur l'importance relative de l'arpentage par rapport aux autres moyens
de description et d'évaluation, il est possible de voir des
parcelles mesurées un peu partout : en 851 à Angers,
en 848 dans la Marne, en 1086 en Angleterre.
- L'apparition des arpenteurs de métier
A côté de ces mentions qui éclairent la
diffusion et l'usage de l'arpentage des parcelles, il est possible
d'entrevoir les hommes qui mesurent la terre pour en connaître
la superficie. C'est néanmoins une tâche délicate
que d'essayer de les décrire car les arpenteurs médiévaux
sont quasiment des inconnus. Peu de travaux leur sont consacrés
et l'on ne se rend compte de leur existence et de leur activité
qu'au détour de rares textes ou bien lorsque le paysage porte
la marque orthonormée de leur passage comme en témoignent
par exemple les plans des bastides méridionales.
Il est extrêmement difficile de dater leur apparition comme
professionnels de la mesure. Pour la France, un acte de 1115
mentionne un arpenteur général du royaume nommé
par Louis VI mais il s'agit d'un faux débusqué par Léopold
Delisle en 1874. Ce texte apparaît dans les registres de copies
du président Le Nain au XVIIIe siècle et
il est accompagné d'un acte de 1296 qui énumère
les privilèges de l'arpenteur général « commis
par le Roy par toute la France » et semblant aussi peu sincère
que lui, ces deux forgeries ont sûrement été insérées
là pour corroborer et attester de l'ancienneté de l'office
d'arpenteur général du royaume.
Le plus ancien texte littéraire connu avec celui de la Vita
Eligii qui mette en scène des arpenteurs en action sur
le terrain est le passage célèbre de l'Historia
comitum Ghisnensium relatant la construction du donjon d'Ammerval
en 1139. Avant d'envoyer les maçons pour procéder à
la bâtisse le chroniqueur nous dit : « Misit ...
secreto geometricos et carpentarios ad Almari Vallem ... ut locum
cum geometricalibus perticis ambirent et ad mensuram aggeris proportionaliter
metirentur... » Le vocabulaire savant geometricos,
geometricalibus perticis qui montre la culture de son auteur décrit
bien là des arpenteurs en action, à tout le moins des
gens qui s'occupent de mesurer de façon géométrique.
Autres glanages. En 1225, des citoyens d'Arles arpentent en longueur
et en largeur les coussouls (pâturages) de la Crau caillouteuse,
ce ne sont pas des professionnels mais ils se livrent effectivement
à une vaste opération de mesurage géométrique.
Il en est de même lorsque vers 1250-1260 trois personnes « mesurant
et arpentant par les champs au travers » procèdent
à la délimitation de la banlieue de Dijon et à
son mesurage au cordeau.
Les traces explicites d'arpenteurs se font plus nombreuses à
partir du XIVe siècle, le roi et de grands feudataires
semblent alors confier l'arpentage de leurs forêts à
des officiers particuliers qui apparaissent comme les premiers arpenteurs
professionnels. A la même époque, en lisant les registres
de la chancellerie des rois de France, on voit se manifester des arpenteurs
jurés des terres royales et le Petit thalamus de Montpellier
transcrit le serment de « ceux qui mesurent les possessions »
.
Toute la fin du Moyen Âge voit croître et se multiplier
les enquêtes à but fiscal, compoix et livres d'estimes
qui ont nécessité la présence d'estimateurs,
de gens versés dans la connaissance de la mesure et surtout
dans l'appréciation des revenus de la terre. Les arpenteurs
nommément désignés n'apparaissent pas souvent
au fil de ce genre de documents, mais, si l'on se tourne vers la ville
un bel exemple de l'intervention des praticiens est fourni par l'arpentage
en 1459 de la bastide de Libourne. Jean Augier, trésorier du
roi de France en Guyenne, assisté de trois aides remesure et
réestime la superficie des places de la cité en utilisant
une technique digne des praticiens les plus avertis.
En Italie, les travaux de J. Schultz montrent leur activité
dans les communes italiennes dès le XIIe siècle comme
agents employés par la communauté : le plan de
Venise exécuté vers 1141 serait l'uvre d'un meserador
milanais, la commune de Pise employait des mesureurs depuis 1164 et
il en est de même à Sienne au XIIIe siècle.
A Barcelone Jaume de Sanctacilia est mentionné comme "agrimensor
civis Barchinone" le 20 décembre 1324. Il est l'auteur
supposé des Consuetuts vulgarment dites d'en Sanctacilia
promulguées par Jacques I vers 1291 pour remettre de l'ordre
dans les usages de la construction. Dès les 10e et 11e
siècles on constate dans la cité la présence
de juges (plus tard des prohoms) pour prendre ou vérifier
les mesurages et lorsque cela ne pouvait être fait tout de suite
des blancs étaient laissés dans le document.
Dans les Pays Bas l'institution de mesureurs de terres indépendants
est attestée pour les derniers siècles du Moyen Âge
et les grandes villes rédigent des règlements pour leur
activité comme le Statuyt van der meerders de Bruxelles
établi en 1451.
- L'apparition de la cartographie des terroirs
Conjointement à cette évolution, il est possible
de voir une émergence de la représentation graphique
de phénomènes locaux dans l'apparition et le développement
des « local maps » depuis le 12e siècle.
Il faut bien noter que dans la plupart des cas et surtout du 12e au
14e siècle, il ne s'agit pas à proprement parler de
représentation d'arpentage de champs ou de domaine. Mais, en
Angleterre ou en France, pour régler des conflits divers, le
recours au graphisme se fait moins inexistant qu'on ne l'aurait cru.
L'exemple anglais tiré du magnifique ouvrage de Skelton et
Harvey est particulièrement frappant comme le montre le tableau
chronologique suivant :
Trente quatre « local maps » sont conservées,
rarissimes -mais présentes- jusque vers 1350, elles deviennent
plus fréquentes ensuite. Plans de canalisations (1151), plans
de forêts, la campagne est désormais couchée sur
un support graphique. Dans les limites de la France actuelle la moisson
est plus maigre mais elle permet néanmoins de rassembler quelques
gerbes.
Les travaux du père de Dainville montrent des dessins de même
type dans l'espace de la France actuelle (Bourgogne, Savoie) au 15e
siècle, ils servent d'illustration à des dossiers de
conflits. De même, en 1490, cartographie-t-on un terroir de
la plaine sous-pyrénéenne ainsi qu'une forêt périgourdine.
| Période |
Nombre de cartes
conservées |
| 1151-1200 |
1
|
| 1201-1250 |
2
|
| 1351-1400 |
10
|
| 1401-1450 |
11
|
| 1451-1500 |
10
|
- La prise en compte de la limite et du partage par le droit savant
Une vue rapide de quelques travaux de juristes italiens montre
que le problème de la délimitation et du partage commence
à être abordé par les spécialistes du droit
savant. Des préoccupations sur le bornage et la limite apparaissent
chez l'italien Andrea d'Isernia à la charnière des 13e
et 14e siècle. C'est cependant en 1355 que Bartolo
de Sassoferrato allie le droit romain et la géométrie
pour composer sa Tyberiadis qui aura une grande carrière
à la fin du Moyen Âge et au début des Temps Modernes.
Elaboré pour le tracé avec l'aide de Gui de Pérouse,
grand théologien et geometria magister , l'opuscule
se divise en trois parties. La première traite du partage des
alluvions, la seconde de celui des îles qui naissent dans le
cours des fleuves et la dernière nous éclaire sur les
divers cas de figure qui peuvent se produire lors de la divagation
des rivières. De nombreux manuscrits, des incunables et une
dizaine d'éditions du 16e siècle font connaître
le traité et ses illustrations. Ils attestent d'une vaste diffusion
européenne de ce travail du 14e au 16e
siècle.
Au 15e siècle des auteurs comme Paride del Pozzo
dans son Tractatus de reintegratione feudorum ou bien comme
Pietro degli Ubaldi dans son Tractatus de duobus fratribus,
s'occupent de disserter l'un sur l'orientation des confins, l'autre
sur des bornes de pierre emportées par les flots.
3 Un arrière plan culturel étoffé : Quel est
l'environnement théorique et pratique disponible pour une mesure
géométrique des champs ?
Il peut paraître trivial de rappeler qu'aux époques où
furent écrits les documents que je viens de présenter,
les clercs et les notaires maîtrisaient, seuls ou à peu
près, l'usage de l'écriture ; ce constat revient à
poser deux questions, celle de la perception de la superficie par
le paysan et celle de la part du rédacteur dans l'évaluation
de la terre. Rien ne dit en effet que ce qui se lit dans les chartes
a été dicté par le paysan ou reflète la
pratique quotidienne des gens de la terre. Lorsque des notions aussi
élaborées se trouvent retranscrites elles l'ont été
par des clercs lettrés dont on peut penser qu'ils ont eu lors
de leurs études des contacts avec l'enseignement de la géométrie
élémentaire, partant, ils se sont servi de leur acquis
pour l'exécution des tâches qui leur ont été
confiées . On peut ainsi mieux comprendre, sans attribuer aux
paysans des connaissances hors de leur portée, la présence
de ces dimensions de parcelles dans les actes de la pratique.
- Les fondements théoriques : description et diffusion
Je viens de croiser des témoins de cet arpentage qui se livre
à des calculs arithmétiques pour savoir la superficie
et l'on peut chercher ailleurs que dans les champs la trace des hommes
qui s'employent à mesurer géométriquement, je
les rencontre en train d'écrire des traités de géométrie
et de construire des monuments.
Depuis l'Antiquité tardive et la confection du recueil connu
sous le nom de Corpus agrimensorum romanorum, tout un courant
que l'on désigne sous le nom générique de « géométrie
pratique » s'est développé durant le
Moyen Âge ; en fait cette appelation unifiante recouvre diverses
façons d'aborder la mesure qui prennent à chaque époque
sa façon de compter.
- Les Gromatici et les traités attribués à
Boèce et à Gerbert
Le premier mouvement est directement issu du Corpus...
lui même et le grand nombre de ses manuscrits copiés
durant tout le Moyen Âge rend compte d'un tout autre besoin
que la seule sauvegarde archéologique du savoir des arpenteurs
de la Rome antique.
Cette multitude s'ordonne en plusieurs familles au gré des
choix éditoriaux faits par les hommes du Moyen Âge et
il s'agit d'une suite de compilations à but scolaire où
le rappel de l'Antiquité rejoint les exercices mathématiques
pour concourir à l'enseignement de la géométrie.
Le but même de leur rédaction apparaît alors comme
singulièrement déconnecté d'une utilisation réelle
sur le terrain à cause de leur caractère didactique
et par essence élitiste. Ils contribuent néanmoins à
sensibiliser largement leur lectorat aux problèmes des surfaces
et de leur calcul.
Pour résumer les constatations de Lucio Toneatto il est possible
de distinguer 4 sortes d'itinéraires pour la transmission de
ces témoignages. La transcription du corpus gromatique lui
même s'effectue en deux périodes et trace le premier
chemin de diffusion. Vers 700-875, elle a pour milieu d'origine la
cour impériale d'Aix et l'abbaye saint Pierre de Corbie. Un
deuxième mouvement au 11e et 12e siècle
la voit fleurir dans une région moins déterminée
: Francia orientalis, Germanie (Basse Rhénanie). Le
deuxième courant est constitué par les excerpta
sur des thèmes homologues associés à des thèmes
étrangers. Ils ont Corbie pour lieu de naissance et peuvent
se trouver en compagnie d'ouvrages comme la Géométrie
I pseudo boécienne. L'accueil d'excerpta isolés
dans des ms. divers constitue une troisième voie et connait
une diffusion anglo normande de neuf ms. durant les 11e
et 12e siècle. Enfin la composition d'oeuvres nouvelles
qui contiennent des titres ou des fragments du texte des arpenteurs
romains forme la dernière branche de ce courant.
| Siècle |
Gromatici
veteres
mss tradition directe |
Gromatici
veteres
mss tradition de type scolaire |
| V |
1 |
|
| VI |
2 |
|
| VII |
0 |
|
| VIII |
1 |
|
| IX |
7 |
9 |
| X |
3 |
8 |
| XI |
11 |
20 |
| XII |
13 |
20 |
| XIII |
2 |
11 |
| XIV |
0 |
1 |
| XV |
5 |
6 |
| XVI |
25 |
8 |
- Les arpenteurs Byzantins
L'ensemble de textes réunis récemment par quelques
byzantinistes français présente l'intérêt
de donner une vive lumière sur des ouvrages qui étaient
destinés à une utilisation réellement pratique
car ils formaient la base du savoir géométrique des
praticiens qui estimaient la terre dans un but fiscal.
Leur date de composition est difficile à connaître avec
précision et les éditeurs pensent que « plus
du quart du corpus semble antérieur à 1204 »
Sous la forme d'extraits relativement courts, ils donnent des formules
et des procédés destinés à des applications
directes sur le terrain.
- Les traités du courant géométrie pratique
Parallèlement à la tradition qui prend ses racines
dans la Rome de l'Antiquité tardive et qui se met à
intégrer progressivement des apports instrumentaux en provenance
du domaine andalous , vers le deuxième tiers du XIIe
siècle s'affirme le genre pratique par opposition à
une géométrie qui serait théorique. Cette distinction
entre « pratique » et « théorique »
n'apparaît véritablement qu'avec Hugues de Saint-Victor
et Domingo Gundissalvo au XIIe siècle et elle s'affirme
avec la redécouverte d'Euclide dans les traductions d'Adélard
de Bath . Comme son précurseur, le genre nouvellement
baptisé produit des ouvrages ad usum scholarum où
l'on apprend des formules de calcul de surface et de volumes, où
l'on se sert de la virga et du quadrant pour mesurer des longueurs
autrement que de façon directe et où la métaphore
agraire est fréquemment employée pour mieux captiver
le lecteur.
Mais, avant de l'aborder, je voudrais d'abord évoquer les problèmes
qui se posent sur une définition qui parait communément
reçue. Celle ci connaît d'assez nombreuses illustrations
et l'uniformité de dénomination qui s'impose à
partir d'Hugues de Saint Victor au XIIe siècle,
du latin practica geometriae, au picard pratike de geometrie
et au toscan geometria pratica, cache des contenus dissemblables
qui se nourrissent d'influences diverses. Pour ces premières
raisons, il est difficile d'utiliser ce vocable pratique en
valeur absolue, c'est à dire comme adjectif qualifiant l'auteur
comme un véritable praticien de la mesure appliquée.
Cela correspond davantage à un démarquage du genre universitaire
- le plus souvent d'ailleurs élaboré par des universitaires
qui ne doivent pas se sentir d'affinités électives suffisantes
avec la géométrie spéculative - sans pour autant
s'appliquer à des oeuvres de praticien de la mesure de la terre,
d'arpenteur. En fait l'appellation pratique ne doit la plupart
du temps pas beaucoup à l'agrimensure pratiquée quotidiennement,
l'auteur de traité utilise l'adjectif pour se positionner par
rapport à un autre genre : on est pratique si l'on se
situe en dehors de lui. Cette traduction de practica explique
les divergences que l'on peut constater entre les traités qui
portent ce nom Géométrie pratique. Quoi de commun
en effet entre la Practica geometriae de Fibonacci et les Regole
di geometria pratica d'Orbetano de Montepulciano sinon l'usage
des chiffres arabes ? En 1220 le florentin Leonardo Fibonacci, qui
n'est pas universitaire, compose un traité de géométrie
qui utilise le mode de calcul qu'il a exposé vingt années
auparavant dans son Liber abaci et dont le terme abaque dissimule
une façon de compter qui n'a plus rien de semblable avec l'instrument
du même nom. Lorsque l'on sait d'un autre côté
que les nouveautés de Léonard ne sont reçues
que beaucoup plus tard dans les oeuvres des mathématiciens
français, Nicolas Chuquet par exemple ne s'en sert que lors
de la deuxième rédaction de sa Géométrie
à la fin du XVe siècle, il est légitime
de s'interroger sur l'emploi de l'adjectif pratique. Il ne
veut pas dire ici à l'usage des praticiens, il semble davantage
signifier : Qui ne suit pas la tradition précédente,
qui apporte des nouveautés et donc qu'il faut baptiser nouvellement
pour ne pas trahir la référence à l'autorité
qui est alors un des meilleurs garants de la réception par
la communauté lettrée. Ainsi s'expliquent mieux
les divergences de doctrine et de niveau que l'on observe sous cette
même appellation. Il y a à la fois des travaux qui procèdent
de cette volonté que je viens d'exposer mais aussi des oeuvres
au contenu véritablement appliqué qui ne se trouvent
en fait qu'à partir de l'extrême fin du XIVe
siècle en Italie, à un moment où le genre pratique
est depuis longtemps reconnu comme étant un des deux courants
de la géométrie. L'usage du terme pratique à
donné lieu à des justifications de la part des géomètres
qui l'ont employé. Le premier, Hugues de Saint Victor a donné
une oeuvre éponyme vers 1125-1130. Au XIIIe siècle,
d'autres traités font de cette distinction le sujet des premières
lignes de leur développement, comme s'il s'agissait d'une sorte
de captatio benevolentiae qui prévient le lecteur du
genre de travail qu'il va lire . Plus tard, Dominicus de Clavasio
établit en 1346 la distinction entre le mensor geumetrie
et le mensor laicus qui lui s'occupe réellement de mesurer
sans chercher de démonstration à ce qu'il avance. Après
avoir douté de l'existence d'un rapport entre la circonférence
et le diamètre du cercle, Dominicus nous dit : « Je
n'ai pas l'intention de parler de façon démonstrative
mais seulement d'enseigner à en trouver la surface [du cercle]
de telle sorte qu'il ne reste pas d'erreur perceptible . »
Pour prendre une bonne mesure de ce courant, on pourra examiner les
quelques indications que fournit Alcuin dans ses Propositiones
ad acuendos juvenes, la Practica geometriae d'Hugues de
Saint Victor écrite à Paris dans la première
moitié du XIIe siècle, la Pratike de geometrie
(fin XIIe siècle), l'Artis cujuslibet consummatio
nouvellement daté de vers 1220, le quadrans vetus
(vers 1277-1284), Geometrie due sunt partes principales theorica
et pratica (vers 1271), ou bien la Practica geometriae de
Dominicus de Clavasio rédigée à Paris en 1346.
Toujours à l'usage des écoles mais dans un autre contexte
que celui du couvent et de l'Université, un troisième
ensemble de géométries pratiques apparait dans
le domaine italien. Rédigées par des laïcs qui
faisaient métier d'enseigner dans ce que l'on appelle les botteghe
d'abbaco, prenant parfois à Fibonnaci, elles répandent
aux XIVe et XVe siècles un enseignement
plus complet et plus exact que ceux que l'on vient d'examiner, à
la fois quant aux formules et quant aux façons de les calculer.
Là aussi se trouvent de nombreux décalages de niveau,
et, à côté d'un traité comme celui d'Orbetano
de Montepulciano qui apparaît comme le mémento d'un praticien
campagnard, se rangent des ouvrages beaucoup plus savants dont le
contenu dépasse de loin la simple formulation de la surface
et du volume. Mais ici aussi les auditeurs de cette doctrine, futurs
marchands ou gestionnaires de cités et de domaines, se trouvaient
abondamment confrontés à la superficie. Il est également
possible de consulter des oeuvres d'Al Khwarizmi, de Savasorda ou
d'Abû Bekr pour voir l'éclairage que la science arabe
et juive portent sur la géométrie des surfaces.
- La géométrie appliquée
Un peu à l'écart des problèmes posés
par l'évaluation des surfaces mais utilisant la science des
tracés, des proportions et de la mesure des longueurs, les
architectes et les ingénieurs constituent un autre groupe d'utilisateurs
du nombre et de la mesure appliqués à une activité
mécanique. La mise en forme de doctrine et les traces écrites
ou dessinées (plans, épures, traités...) de leurs
pratiques sont quasiment inexistantes avant le XVe siècle,
mais il subsiste des témoignages révélateurs
de leurs méthodes au delà de l'empreinte évidente
d'un art inscrit dans le paysage monumental des villes et des campagnes.
C'est ainsi que l'on peut voir des constructeurs de châteaux
travailler géométriquement au XIIe siècle,
des experts débattre de méthodes de traçage géométrique
à la fin du XIVe siècle ou bien Villard de
Honnecourt composer un célèbre carnet de notes, malheureusement
le seul connu pour son époque . La source théorique
de ces techniques a provoqué de furieuses batailles de papier
qui tournent autour de l'origine de ce savoir déployé
dans le faste des cathédrales et dans l'austérité
des donjons. Se posaient des questions cruciales : y-avait-il transmission
secrète d'un savoir empirique maintenu caché depuis
la nuit des temps ou bien, plus prosaïquement, nos bâtisseurs
seraient-ils allés chercher leur science dans une tradition
géométrique livresque et scolaire qui était à
leur portée ? Sans trancher définitivement, force est
de constater avec Guy Beaujouan que : « des points de contact
existent ... au Moyen Âge entre la Science et la Technique ».
De l'examen de ces courants et sans être certain de la réelle
pratique d'arpenteur de ceux qui les ont rédigés, on
peut retenir que de nombreux clercs avaient rencontré au fil
de leurs études au moins une notion livresque de ce qu'est
une surface et que dans ce milieu de lettrés on avait les moyens
intellectuels d'apprécier par le calcul la superficie d'un
champ.
Lorsque se rédigent les cadastres de la fin du Moyen Âge,
depuis longtemps un courant de mesure géométrique des
champs s'infuse dans la pratique de tous les jours sans qu'il soit possible
d'en apprécier l'importance par rapport à d'autres formes
d'évaluation. Des gens versés dans le calcul sommaire
et munis de notions géométriques rudimentaires transcrivent
le résultat de leurs mesures de terrains sur le parchemin et
le papier des chartes et des documents fiscaux. Ces personnes qui savaient
lire, écrire et compter se spécialisent peu à peu
et les XIVe et XVe siècles voient apparaître
le métier d'arpenteur dont Boysset est, jusqu'à nouvel
ordre, le représentant le mieux connu.
L'application de cette mathématique aux opérations d'agrimensure
est bien effective dans le cas de Boysset et son procès verbal
de l'arpentage de Notre-Dame d'Amour témoigne de façon
éclatante que l'on mesurait précisément lorsque
la nécessité s'en faisait sentir. De même, la minutie
avec laquelle furent réformées les mesures de longueur
d'Arles montre-t-elle l'intérêt que prenait le pouvoir
municipal à garantir une bonne précision des étalons
en les faisant établir par des hommes de l'art et à en
assurer la meilleure publicité en les affichant dans un lieu
public.
Ce faisant, Boysset se place dans un courant de mesure que l'on ne peut
capter qu'à l'examen des actes de la pratique avant la fin du
XIIIe ou du XIVe siècle selon les régions
que l'on observe. J'ai indiqué qu'il était difficile de
rattacher directement le genre « géométrie pratique »
à une agrimensure effective mais les documents laissent voir
très tôt et sur de vastes étendues - de l'Angleterre
à la Catalogne en passant par la Bourgogne - des pratiques
de mesure des champs et des préoccupations de précision
qui n'ont rien à voir avec de fantaisistes approximations, même
s'il faut pour les comprendre réviser nos modernes idées
sur le sujet. S'il est pour le moment impossible d'en connaître
l'importance par rapport à d'autres moyens d'évaluer la
terre, on peut en revanche affirmer que la perception de la superficie
existait bien là où furent produits les documents dont
nous venons de parler. Les personnes qui mettaient en oeuvre de tels
procédés sont fort peu connues, quelques mentions relevées
au fil des lectures attestent de leur présence et c'est dans
le milieu des gestionnaires de forêts royales aux méthodes
d'une précoce efficacité que l'on rencontre les premiers
officiers du roi en charge de la mesure de superficie.
L'examen de témoignages précédents permet de mettre
en évidence les principales questions. La première et
la plus générale serait celle là : pourquoi mesure-t-on
les pièces de terre ? Tout au long de la période, l'arsenal
conceptuel était disponible pour se livrer à des calculs
qui même alors restent simples pour un scribe lettré. Plusieurs
auteurs ont, comme on l'a vu plus haut, donné des réponses
variées à cette interrogation. Ces explications tournent
néanmoins pour une bonne part autour de la pratique juridique
alors en vigueur dans les régions considérées.
Ce serait l'évolution du droit et des besoins de la preuve qui
induiraient l'usage de techniques plus ou moins précises de description.
La piste paraît prometteuse et mériterait d'être
creusée plus avant.
D'autres question viennent également à l'esprit : quelles
sont les proportions respectives des divers types de mesurages ? Quelle
est la géographie européenne de ces phénomènes
? Sur le plan culturel des problèmes restent aussi à mieux
éclairer, particulièrement en ce qui concerne la diffusion
des ms géométriques.
Au contraire de ce que pensait Paul Zumthor, on pourrait finalement
dire que l'apparition des cadastres n'a rien d'une redécouverte
de l'arpentage au XIVe et au XVe siècle,
elle s'appuie au contraire sur une technique bien vivante qui assied
et permet l'introduction de nouvelles pratiques fiscales où la
connaissance de la superficie n'est que le point de départ d'une
évaluation plus élaborée du rapport de la terre.
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