. Bertrand Boysset
Le Conselh general
Arles
1355-1415
La vie et les oeuvres techniques d'un arpenteur médiéval
Deuxième partie
Ch. 5 : Le bornage
.

 

Boysset consacre 84 chapitres sur les 91 que comprend La siensa d'atermenar à l'art de disposer les bornes et de tracer les limites de champs ou de terroir, neuf d'entre eux étant des récapitulations et des reprises de notions déja développées, ce sont donc 75 chapitres qui contiennent toute sa science du bornage.

Son discours progresse, si l'on veut en donner une vue sommaire, en allant du plus simple au plus compliqué mais sans être véritablement ordonné, sinon en quelques brefs endroits où l'on peut lire plusieurs chapitres à la file qui abordent un sujet identique, par exemple ceux qui traitent de la pose des agachons au pied de bornes de formes différentes ou bien ceux qui concernent le bornage et le droit des roubines et des créments. Ceci a pour conséquence de ne pas fournir dès la première lecture un plan d'étude structuré qui aurait été élaboré par l'auteur lui même puisqu'il a dispersé son savoir tout au long de ses développements sur le sujet.

Avant de proposer un examen détaillé de ces questions, je rappelle que le bornage sert à affirmer la propriété et ses limites et qu'il constitue d'abord, à côté d'un geste technique, un acte juridique essentiel à la vie de la communauté. Le praticien est appelé comme médiateur entre les parties opposées pour contribuer à la résolution du conflit et marquer dans la terre la conséquence des décisions qui auront été prises. Ce faisant, il est fait appel à la fois à sa compétence juridique et à son habileté technique.

La lecture des chapitres proprement consacrés à la technique nous montre le borneur en action lorsqu'il borne a novo un terrain ; il lui faut pour cela savoir disposer correctement la borne et ses témoins puis maîtriser les techniques qui permettent d'obtenir un alignement correct. De plus, ces procédés doivent pouvoir s'adapter à la topogaphie de la parcelle ou du terroir considéré puisque le praticien peut être appelé à officier - nous sommes sur le terroir d'Arles - dans des milieux aquatiques ou vallonnés qui nécessitent une adaptation par rapport aux techniques de terre ferme ou de plaine. Mettant en application ces enseignements, le borneur procède également à la réparation de bornes défectueuses, arrachées ou brisées.

Pour mieux comprendre le déroulement du bornage dans les cas de figure envisagés par Boysset, je traiterai d'abord de l'aspect technique de l'entreprise. Dans un deuxième mouvement, j'essaierai ensuite de dégager le droit du bornage tel que nous le montre Boysset au travers des cas qu'il nous propose. J'évoquerai enfin les traces du bornage des champ et des terroirs que nous laissent voir les sources du Moyen Âge arlésien.




Pour l'illustration de tout ce chapitre, je renvoie de façon générale aux pages d'images

 

A - Aspects techniques du bornage

a - Qu'est ce qu'une borne ?

Une borne est généralement une pierre plantée en terre et entourée de témoins, les agachons, qui proviennent de la brisure d'une même pierre ; en les assemblant sur leur ligne de fracture, il est possible de constater la parfaite coïncidence des morceaux entre eux et de déterminer ainsi le caractère loyal de la borne comme le montrent les ch. T12 et T28. Cette pratique, attestée ici de façon précoce, se retrouve dans nombre de provinces françaises ; dans le Jura ce sont des charbons ou des tessons de poterie, dans la Lozère des pierres comme en Provence, en Picardie " de menus silex, de vieux clous ou du charbon de bois " placés au fond du trou de la borne et en Bourbonnais des monnaies antiques de Nîmes coupées en deux assurent cette fonction .

Les témoins, par leur disposition au pied de la borne, indiquent également les alignements d'une borne à l'autre, alignements qui matérialisent la limite entre deux possessions. Il faut bien noter qu'une borne bornante est indissociable de ses agachons, sans eux elle n'est qu'une simple " pierre plantée " et n'a plus valeur de limite. C'est donc l'ensemble pierre plantée plus témoins qui forme une borne, les uns sans les autres ne peuvent se concevoir. D'autre part, cet ensemble ne peut exister qu'au moins en couple puisque une borne indique nécessairement la direction d'une autre borne obtenue par une visée effectuée à l'aide d'une équerre depuis une de ses perpendiculaires.


b - Les diverses formes de bornes

La borne la plus courante est de forme parallélépipédique, c'est le "terme cairat", qui figure sur 63 des 69 dessins qui représentent des bornes. Le "terme redon", cylindrique, est surtout évoqué par des colonnes de type antique avec chapiteau et base (3). Des pierres de section polygonale (3) que Bertrand nomme "terme que vaugua per quaires" ferment la marche. A ces formes de base s'ajoutent des variantes comme le "terme tort" parallélépipède coudé ou alors le "terme boitos" au dessin particulièrement tourmenté. Il faut signaler que l'expression " terme cubert " ne désigne pas une forme particulière de borne, il peut s'agir d'une borne enterrée ou dont le pied est maintenu par un tas de cailloux, d'une borne qui indique une direction en bescaire ou dont l'alignement est masqué par un détail topographique.

Les images mettent en scène des bornes qui portent toutes des décorations. Les unes sont richement peintes, ornées de figures géométriques de formes diverses et abondamment coloriées comme dans les dessins 89 à 111 ; d'autres, surtout celles que l'on voit à la suite des chapitres, sont plus sobrement représentées, mais le corps de la pierre est souligné à l'aide de traits, de croix ou de pointillés. On peut cependant douter de ce que les bornes placées dans le terroir présentent une telle profusion de décors peints ou gravés

Ces représentations graphiques déploient un éventail plus réduit de formes que celui révélé par la lecture du texte, celui ci nous indique dans les ch. 19 à 25 que le praticien peut être amené à se servir de pierres de physionomie extrêmement variée et qui posent des problèmes de mise en oeuvre.

La borne la plus délicate à exploiter est le "terme redon" qui ne présente ni face plane ni angle qui permette de disposer rapidement les témoins. A l'aide de l'équerre posée sur la base de la borne qui dépasse de terre le borneur doit prendre une visée sur la limite à borner, il la matérialise ensuite par un jalon puis il pose son agachon au pied de la borne sur l'axe ainsi indiqué. Les formes les plus tourmentées sont évoquées par Bertrand qui préconise comme méthode générale d'utiliser les faces et les sommets des angles formés par le périmètre des pierres dont on doit se servir [ ch. 19 à 25 ]. Cependant il arrive que l'on se trouve devant des galets plus ou moins arrondis qui ne peuvent servir pour borner un nombre de limites suffisant, il est alors nécessaire de retailler la pierre de telle sorte que l'on obtienne le nombre voulu de faces et de sommets. L'alignement des bornes au profil tourmenté "terme boitos" doit être pris sur un bâton planté en terre et perpendiculaire au plan du sommet de la borne , celui d'une borne aux extrémités de largeur inégales se détermine sur la plus petite largeur .

c - Rôle et pose des témoins de bornes

La disposition des agachons au pied d'une borne est un des éléments essentiels du bornage et Boysset consacre de nombreux chapitres à cette activité. Le deuxième ch. indique les soins qu'ils faut prendre : ce sont des personnes étrangères aux intérêts en jeux qui doivent les poser sur le côté de la borne regardant la limite qu'il doit borner. Le choix de la pierre dont il provient doit être fait minutieusement car il ne faut pas prendre de matériau friable qui risquerait de ne pas conserver exactement la ligne de fracture empêchant ainsi d'avoir une coïncidence parfaite entre les morceaux. Pour les mêmes raisons, il ne faut pas employer de bois ni de tuile pour confectionner les témoins. Cette ligne de fracture, "la joncha de la rompedura", doit se trouver disposée contre terre lors de la pose, toujours pour en éviter la détérioration intempestive à coups de pioche lors d'un déchaussage. Pour des bornages classiques de champs ou de vignes, la ligne de fracture suffit à caractériser suffisament les agachons, cependant dès que l'on doit borner des terroirs et des seigneuries, des ressorts administratifs de communautés, il faut également les marquer d'un " senhal sert e sicret " afin d'augmenter les garanties et de mieux assurer le bornage. Le dessin 143 montre le borneur en train de tracer ces marques sur un témoin à l'aide d'un marteau et d'un burin sous le regard de trois personnes, cette opération a suscité l'intérêt d'un lecteur qui a rajouté une remarque sur une opération de bornage à laquelle il a assisté et où les agachons portaient deux rayures gravées de telle façon. Enfin, et c'est son rôle principal, le témoin de borne indique par sa position la direction de la limite et le nombre de témoins trouvés au pied d'un borne donne du même coup le nombre de limites que doit indiquer la borne [Ch. T10, T16] . Cela est clairement montré dans le dessin 111 où Boysset a tracé les limites que marquent les agachons posés au pied des bornes.

d - La siensa d'adreisar ou l'art de prendre les alignements

Alignements réalisés à l'aide de l'équerre et de jalons

Une grosse partie des divers problèmes qu'évoque Bertrand peut se résumer à l'exposition des façons particulières de prendre des alignements. Changent le contexte topographique - bois, broussailles, eau - , la forme des bornes - cylindriques ou parallélépipédiques... - et le tracé des limites de champs. Cette technique s'applique aussi bien au bornage qu'à l'arpentage, le praticien mesure des longueurs spécialement quand il utilise le procédé en croix et il y a alors nécessité de se servir de l'équerre si l'on veut arriver à un résultat correct.

Le chapitre T7 " Quapitol de terme solet " est un des passages fondamentaux du traité car il nous donne la clef de la façon de procéder de Bertrand pour ce faire, à l'aide de l'équerre et de jalons qui matérialisent la droite ligne, la dreisiera, d'une borne à une autre. Ecoutons-le :

" ... Si tu venais en un lieu où deux parties ont un litige au sujet d'une borne se trouvant entre deux parcelles, que l'on n'en trouvât pas davantage, qu'il n'y eût point de fossé et que les parties voulussent que tu en fisses une reconnaissance et une expertise, fais en sorte d'avoir une équerre et équerre la borne en t'alignant sur la direction montrée par les témoins, plante 2 bâtonnets ou deux cannes sur la branche de l'équerre ou au milieu de la droite ligne qui a pour origine la branche de l'équerre. Puis, dans l'axe de la ligne droite formée par ces 2 bâtonnets ou ces 2 cannes que tu auras plantés sur la branche de l'équerre, plante un grand bâton ou une canne en alignement avec eux, puis après celui ci, un autre bâton ou une autre canne jusqu'à ce que tu arrives à l'extrémité des deux parcelles en litige. Et là où se trouvera le dernier bâton ou la dernière canne de cet alignement, toi, plante ta borne ou bien déclare aux parties que c'est là que l'on doit planter la borne et que la limite se trouve de façon certaine à cet endroit. "

Le chapitre n'a pas de support graphique, mais au ch. T36 Boysset s'en est souvenu et a comblé la lacune, au point que ce passage n'est que le rappel de la doctrine du ch. T7 et qu'il sert d'introduction au dessin 114, illustration du jalonnement oubliée au début de la rédaction. Les dessins 86 et 169 donnent davantage de précisions sur la façon de faire : l'équerre est placée sur le plan sommital de la borne, au milieu ou sur un angle droit, et la visée est effectuée à l'aide de la branche longue, le terme esquairar que je traduis par "équerrer la borne" est ici bien illustré. Six images [114], [115], [129], [156], [160], [177] montrent la matérialisation de la visée sur le terrain par une succession de bâtons plantés en terre, procédé utilisé dès lors que l'on se trouve dans des conditions où la longueur du cheminement exige davantage de précision.

Lorsque les deux extrémités de la limite à borner sont en vue directe l'une de l'autre, l'opération ne pose pas de problèmes sinon celui du soin à apporter à l'implantation du jalonnement. Mais quand un obstacle s'interpose, il convient d'utiliser une technique plus sophistiquée dont le détail fait l'objet de deux chapitres Ch. T69 et T80 et de quatre dessins [159], [160], [176], [177]. Il faut alors établir un axe parallèle au premier alignement pour déborder l'obstacle puis, une fois celui ci contourné, reprendre par une perpendiculaire au second alignement - "la dreysiera traversiera" - l'alignement primitif.

 

Une terre peut aussi présenter des limites en "besquaire", les inflexions de son périmètre formant alors des angles importants. La visée ne se fait pas ici dans l'alignement de deux bornes pour trouver la troisième dans le prolongement. En effet la deuxième borne sert de base à la visée suivante qui doit être prise dans la direction indiquée par le témoin que le borneur a placé sur l'angle de la pierre afin de bien indiquer que l'on est en présence d'un "besquaire" [et aussi ch. T31].

Ces façons de faire s'appliquent pour exécuter les bornages de lignes droites mais les tracés de limites des champs n'empruntent pas nécessairement le plus court chemin d'un point à un autre.

La limitation d'une possession circulaire donne une idée du compromis adopté, le cercle étant de fait assimilé à un polygone. Une borne sera plantée en son centre et entourée d'autant de témoins qu'il y de parties - le cercle est divisé en triangles- puis d'autres bornes seront posées sur la circonférence et entourées de 3 agachons pour bien marquer les trois limites. Ces réticences à travailler sur des lignes courbes se retrouvent à propos du bornage d'une limite en demi cercle, Boysset préconise d'abord de donner à l'extrémité de chacune des deux parcelles une forme rectangulaire ou carrée de surface équivalente, solution qui lui parait de loin la meilleure puisque l'on peut ensuite avoir recours aux techniques d'alignement. Il semble rechigner à un bornage d'arc de cercle qui, dit-il, revient plus cher et, ce qu'il ne dit pas, présente plus de difficultés à réaliser.

Le cadrim

Bertrand a dû être conscient du caractère rudimentaire et contraignant de ces procédés de réalisation d'alignements à base d'équerre et de jalons, et il semble à la recherche d'un appareil qui lui permette d'agir plus efficacement lorsqu'il nous présente un dispositif mécanique qui paraît devoir apporter une solution efficace au problème quotidien de l'arpenteur et du borneur.

L'appareil mentionné au ch. 74 de La siensa d'atermenar et qui fait l'objet du dessin 166 s'appelle le cadrim. Il tire son nom des quatres pointes disposées sur un de ses cercles ; ainsi agencées, elles matérialisent un carré dont la physionomie fait penser à un carrefour d'où l'appelation [lat. quadrivium]. Si l'usage général de l'instrument parait, au vu de sa représentation graphique, assez aisé à comprendre, Paul Pansier y voyait un graphomètre, le texte qui l'explique est particulièrement obscur et difficile à interpréter. Après une tentative de traduction de son mode d'emploi, je propose un essai de description de l'appareil et de son fonctionnement basé sur le dessin 166 et sur le contenu de ce ch.

" Aussitôt ... toi, borneur, tu lèveras ton grand cercle [en le faisant coulisser sur les colonnettes de l'appareil]- ou alors lève le petit cercle - et tu le poseras au sommet de la borne que l'on t'aura montrée. De même, laisse le cercle moyen pour servir de cadrim, comme tu devras le faire, quant à celui qui a le Zodiaque gravé sur le limbe de sa circonférence [le vernier gradué], lève le aussi haut qu'il sera nécessaire pour pouvoir se servir de l'alidade de visée. Quand tu auras fait tout cela, lève tes 4 pointes vers le haut - c'est ce que l'on appelle cadrim - et quand elles seront montées et mises bien de niveau, toi ... tu les disposes de façon symétrique puis tu prends l'alidade de visée et tu la diriges au milieu des 4 pointes, chacun des deux couples de pointes regardant chacune des parties de la possession. ... Après avoir posé l'alidade de visée et l'avoir orientée sur l'axe médian du carré formé par les 4 pointes, toi ... regarde vers où se dirigera l'alidade de visée disposée par tes soins et quel sera le comportement de son fil à plomb et avise t'en bien. Toi ... après avoir observé l'assiette de l'alidade de visée, et après avoir vérifié qu'elle soit d'aplomb - autrement tu ne ferais rien de bon, c'est pourquoi remet la d'aplomb si elle ne l'est pas et c'est ce que t'indiqueras le fil à plomb - donc, une fois l'alidade de visée remise d'aplomb, pose aussitôt un jalon en terre à la distance d'une canne droit devant. Après avoir posé ce jalon, toi ... reviens à l'alidade de visée que tu as orientée sur l'axe médian du carré formé par les 4 pointes et regarde l'alignement que te montreras le fil à plomb qui pend de l'alidade de visée orientée sur le vernier gradué - fil à plomb qui bouge et gouverne le cercle du cadrim à l'instar du déplacement de l'alidade de visée - avec le jalon que tu as posé en face d'elle à la distance d'une canne et avise toi bien de l'alignement qu'elle te montreras et repère le bien, car si tu le repère tu ne te tromperas pour rien au monde, même si tu ne trouvais pas la borne recouverte d'eau... "

On peut donc comprendre que le cercle supérieur comporte un Zodiaque gravé sur son limbe [del Zodiac la roda sencha], l'alidade de visée [la forma de l'espera, c'est à dire le dispositif (le " machin " pourrait-on dire) placé au dessus de la sphère, le Zodiaque étant considéré comme le résumé de la sphère céleste] y est fixée par un pivot sur une entretoise rivetée sur le cercle. Le cercle inférieur comporte 4 pointes [angles] qui matérialisent un carré figurant le plan de la borne [c'est le cadrim] ; il est posé sur des becquets fixés sur les colonnettes ce qui lui permet de bouger librement et il est muni d'une sorte d'index disposé sur sa circonférence extérieure. Le fil à plomb [lo plomp pendent] qui pend de l'alidade permet de visualiser l'azimuth donné par le vernier gradué et de positionner aisément le cadrim en alignant l'index sur sa position, il permet également d'assurer la bonne horizontalité de l'appareil.

L'usage de cet instrument suppose que la borne sur laquelle on le pose a été plantée selon les règles énoncées dans La siensa d'atermenar, en effet l'engin sert à donner la direction supposée d'une borne que l'on ne peut voir puisqu'elle est cachée par les eaux, cette direction devant être indiquée par la position des témoins au pied de la borne. Il faudrait donc comprendre que le borneur pose le cadrim dans une position prédéterminée sur la borne :

" Tu prends l'alidade de visée et tu la diriges au milieu des 4 pointes, chacun des deux couples de pointes regardant chacune des parties de la possession...
Après avoir posé l'alidade de visée et l'avoir orientée sur l'axe médian du carré formé par les 4 pointes... "

Puis à l'aide de l'alidade, il vise la direction donnée par le témoin de borne, cette direction est matérialisée par un jalon qui autorisera la suite des opérations d'alignement. La graduation du vernier reproduisant les signes du Zodiaque permet de garder aisément une trace écrite de l'angle formé par l'axe de départ et l'alignement indiqué par la visée.

Il reste maintenant à savoir si cet instrument a réellement servi à Boysset et l'emprunt quasi littéral qu'il fait à la Vie de Saint Honorat :

" Del cercle mejan fes relays
Per lo cadrin si com tays
Del Zodiac la roda ceys "

permet de douter de la réalité de l'utilisation de cet engin en renvoyant à une sorte de licence poétique appliquée à le description d'un appareil d'arpentage. D'autre part, ce passage apparait comme un genre d'interpolation, il vient s'intercaler entre deux développements beaucoup plus classiques et quand Bertrand reprend son fil, il est bien conscient qu'il vient de faire une digression en traitant du cadrim et il le dit bien, il revient à son propos de départ : " Tornant a nostre prepaus. " De même, à la fin du passage, lorsqu'il énumère les matériels mis en oeuvre pour les opérations qu'il vient de décrire, il oublie de parler du cadrim dans son premier jet et il en rajoute ultérieurement la mention marginale. De toutes façons, l'emploi d'un tel dispositif n'apparaît qu'à cet endroit là des traités, tout se passe comme si Boysset avait au fil d'une lecture découvert ce genre de graphomètre et qu'ayant été séduit, il l'avait immédiatement intégré à un de ses procédés techniques. Je note en dernier lieu que notre arpenteur n'a jamais mis en oeuvre de mesures d'angles, sauf celle de l'angle droit, ce qui rend peu probable l'utilisation opérationnelle de ce graphomètre ingénieux.

e - Orientation par les point cardinaux

Il est facile lorsque l'on est sur le terrain de repérer les directions de limites pourvu que les témoins de bornes soient correctement posés à leur place. Mais lorsque l'on doit rédiger une rapport d'arpentage ou de bornage il faut rapporter les azimuths de façon claire pour le lecteur. Pour cela le rédacteur indique la confrontaison avec les parcelles d'autres propriétaires, fait référence à un toponyme connu ou bien se sert des points cardinaux

Boysset a recours aux points cardinaux, nommés selon les vents, pour exprimer des azimuths. Ceux ci servent à localiser l'orientation des agachons ou bien celle des confronts. Lorsque le borneur se trouve en terrain découvert, cela ne pose pas de problèmes, il lui suffit d'observer directement la position du soleil et la direction du vent pour pouvoir la noter sur son procès verbal. Mais lorsqu'il se trouve dans un marécage ou dans un bois, au milieu des roseaux ou de la végétation qui le dépassent de tous côtés, il lui devient difficile d'apprécier la direction de pose de ses témoins. Bertrand propose alors la confection d'une girouette dont l'élément mobile est formé par un panicule de roseau. Cet appareil emmanché sur des tiges de cette même graminée, est élevé au dessus de la tête jusqu'à dépasser le niveau de la végétation, il devient alors possible à l'opérateur de se repérer aisément.

f - La réfection des bornes

Dépassant de la surface de la terre, les bornes sont soumises à de nombreuses agressions. Les intempéries, les animaux et les travaux des champs, sans parler de la malveillance des hommes, peuvent les endommager en les déracinant, en les brisant ou en dispersant leurs agachons, une des tâches importantes du borneur consiste donc à en assurer la réfection. Le cas le plus courant concerne la redressement d'une borne inclinée, lorsque on la redresse il faut tenir compte du ripage qu'à subi le pied et qui est proportionnel au 1/8 de la hauteur de la borne [104], [108]. Lorsqu'il doit enlever une borne de son emplacement afin de s'y livrer à des travaux de recreusement ou autres, le praticien marque l'emplacement de la pierre par l'intersection de bâtons posés sur les bords du trou ; il aura ainsi, à la manière du carroyage utilisé par les modernes archéologues, l'idée la plus exacte de l'emplacement primitif de la pierre. Les bornes tombées à terre doivent être remises d'aplomb en se servant du fil à plomb comme le montrent les dessins 89 à 111. Cela ne pose pas de problème si la base et le sommet de la pierre sont d'égales dimensions, mais si un des sommets est plus étroit que l'autre, il faut prendre la verticale à la moitié de la hauteur pour compenser cette différence.

g - Le bornage en terrains spéciaux : bois, montagnes ou marais

On ne borne pas des parcelles ou des terroirs seulement en des endroits où il est facile de creuser un trou pour planter une pierre. La montagne, le marais sont exploités et nécessitent parfois l'intervention du borneur. Il faut alors utiliser d'autres techniques. Sur une montagne de rocher le praticien calera la pierre de la borne en établissant tout autour un monticule de cailloux, mais c'est dans les marécages et dans les étendues aquatiques qu'il faut déployer une grande ingéniosité à cause de l'hostilité du milieu. Dans un étang il faudra remplacer la pierre par une planche ou un pieu de 25 cm de diamètre qui soit choisi dans un bois résistant, chêne ou pin ; de même les témoins seront-ils confectionnés dans des planchettes refendues qui seront fixées sur le corps de la borne à l'aide de chevilles. Il ne s'agit cependant que d'un pis aller car dès que l'étang s'assèche, il convient de remplacer le bois par une classique borne de pierre. La recherche de bornes dans les marais n'est pas une opération facile, car l'opérateur doit procéder à tâtons en pataugeant dans l'eau et les précisions que donne Boysset ne doivent pas masquer la difficulté de l'entreprise. Il lui faut d'abord retrouver la borne couchée sous l'eau ou enfouie dans la vase, la mesurer avec les mains pour connaître sa longueur, la moitié de celle ci reportée à la perpendiculaire du pied donnant l'emplacement du trou à creuser. Les alignements sont pris, jusqu'aux limites des parcelles, sur des bâtons plantés aux 4 angles de la borne et relayés par des pieux plantés dans le marais. Mais lorsque l'eau est plus profonde, d'autre moyens sont employés, qui engagent des frais plus élevés et qui mobilisent les énergies. Boysset préconise alors la fabrication d'un bâtardeau autour de la borne ce qui permet de travailler au sec avec beaucoup plus de précision et de commodité. Le bornage d'un gaudre exige lui aussi la mise en oeuvre de méthodes originales pour éviter d'avoir à poser des bornes au milieu du ruisseau.


B - aspects juridiques du bornage

Le bornage consiste donc à matérialiser sur le terrain les limites des possessions, il faut ensuite en garder le souvenir de la façon la plus complète possible et le borneur doit également donner des réponses conformes à l'équité lorsque surgissent des différents entre les protagonistes. Pour cela, le praticien procède à de véritables enquêtes qui mobilisent les ressources d'actes écrits, l'audition de témoins et la présence de bons hommes. Une fois établi le bilan de la situation, Boysset formule des prescriptions juridiques et la réalisation de toutes ces actions génère un droit du bornage et de la mitoyenneté dont j'exposerai les principales articulations.

a - L'enquête et la preuve

L'acte écrit est la première preuve qui permette au borneur et aux parties en présence de connaître l'état des limites d'un terrain et il est également le premier document à établir pour faire foi de la réalisation d'un nouveau bornage. Bertrand insiste tout au long de son ouvrage sur l'importance et la nécessité de mettre par écrit le détail des opérations effectuées sur le terrain : il faut que ces lignes soient tracées par le borneur puis recopiées par le notaire ; c'est la meilleure solution, notaire qui garantit de sa présence le déroulement des opérations d'importance et qui assurera par sa transcription la publicité de l'acte. Cependant, si certaines précautions sont prises dans la rédaction de l'acte il n'est pas nécessaire de faire intervenir l'homme de loi :

" Ou bien écris le toi même [l'acte de bornage] ... marque-le de ton seing manuel, donnes-en une copie à chacune des parties et qu'elles le conservent bien car cet écrit vaut pour un acte notarié si y figurent l'année, le jour, le nom des témoins et le récit de tout ce qui a été fait en présence des parties, tout cela écrit de ta main et marqué de ton seing manuel. Cela cependant à condition que tu aies eu la permission du seigneur de procéder à ce bornage et à condition que tu aies écrit sur ta cédule le nom du notaire qui a reçu la permission du seigneur ; si tout cela est fait, ton écrit vaut acte notarié pour les parties. "

La réalisation de l'acte écrit est nécessairement accompagnée de plusieurs catégories d'assistants. Il y bien sûr les parties en conflits, elles sont entourées de bons hommes, les probi homines des textes latins, qui garantissent de leur présence le bon déroulement des opérations, il y a également les témoins - sabedors, ceux qui savent - qui jouent un rôle déterminant dans la fixation des limites.

Leur action accompagne la réalisation de toutes les opérations et leurs serments sont consignés dans le rapport. En l'absence de traces écrites c'est l'audition de ces personnes versées dans la connaissance du terroir qui détermine les décisions prises par le borneur. Si l'on fait confiance aux gens d'expérience pour rapporter et se souvenir, le témoin le meilleur de la réalisation d'un bornage reste pour Boysset le jeune enfant, celui ci est amené sur le lieu des opérations puis il est mis au courant de la position des bornes et de la direction des limites. Une fois bien reconnues par lui les nouvelles dispositions, le jeune garçon reçoit une gifle fortement assénée pour que le souvenir cuisant marque mieux encore dans sa mémoire tout ce à quoi il vient d'assister .

Les témoins sont donc les garants de la validité d'une opération de bornage, leur parole remplace l'acte écrit lorsqu'il n'existe plus ou lorsqu'il n'a pas été établi, aussi bien pour l'information du borneur que pour l'enregistrement de ses décisions et de celles des parties en présence. Leur audition doit être menée avec soin, le borneur doit bien prendre garde à ce qu'ils ne soient pas subornés et il faut qu'il soit " bien avisé qu'ils témoignent de savoir clairement et certainement et non pas par ouï dire ".

Toutes ces ressources probatoires sont mobilisées lors de l'enquête préalable. Cette procédure se déroule de la façon suivante :

" Premièrement, toi, borneur, tu iras sur le lieu ou sur les deux posessions en litige en compagnie des deux parties et d'autres bons hommes. Lorsque tu seras sur les lieux, toi, demande à une des parties, en présence de tous les participants, jusqu'à quel endroit va et arrive sa possession selon ce qu'il lui semble. Aussitôt que l'on te l'aura montré, toi, plante deux ou trois bâtons ou cannes, ou plus ou moins, sur cette limite. Puis, toi, demande à l'autre partie, en présence de tous les participants, jusqu'à quel endroit va et arrive sa possession, lorsqu'elle te l'aura montré, fais comme précédement [en plantant] des bâtons et des cannes.
Ceci fait, toi, borneur, fixe un jour aux parties pour qu'elles puissent produire leurs actes écrits et leurs témoins, de sorte qu'elles puissent mieux faire foi et prouver leur propriété puisque l'on ne trouve aucune borne ni aucun fossé au milieu de ces deux parcelles.
Lorsque le jour fixé sera arrivé, quand les deux parties auront produit leurs actes écrits, que tu les auras lus en présence de tous et que tu auras vu qu'ils ne mentionnent aucune superficie, rapportant seulement la mention d'une pièce de terre sans plus de précisions, toi, borneur, demande aux parties si elles ont amené des témoins. S'il arrive qu'une d'entre elles les ait amenés, appelle aussitôt ces témoins avec les autres bons hommes venus sur les lieux puis éloigne-les des représentants des deux parties en conflit, une fois éloignés, toi, demande leur sous serment qu'il te montrent aussitôt jusqu'où va la parcelle de celui qui les a fait venir, et ils te la montreront. Demande leur comment ils le savent et depuis combien de temps ils l'ont vue posséder à ces gens et comment ils tiennent cette possession et s'ils savent si personne n'a contesté leur droit de posséder, sur tous ces points sois bien avisé que les témoins soient bien d'accord et concordants en tous points. Note bien ceci, borneur : lorsque tu les entendras et les interrogeras, il faut que les témoins ne soient pas tous en groupe, entends les plutôt les uns après les autres de telle sorte que s'ils étaient subornés ils varient plutôt dans leurs propos, car si tu les entendais tous ensemble, l'un confirmerait le propos de l'autre de telle sorte que tu ne trouverais ni ne saurais jamais la vérité, c'est pourquoi garde t'en.
Après avoir entendu tes témoignages et tes témoins et après avoir écrit leurs déclarations, toi, demande à l'autre partie si elle a amené des témoins. Si la partie répond qu'elle n'a aucun témoin mais seulement des actes écrits et qu'elle a possédé jusqu'à l'endroit que l'on a montré et où les jalons ont été posés par toi, demande lui à nouveau, après avoir entendu sa réponse, si elle entend prouver plus clairement la propriété qu'elle n'a pas encore à l'aide d'un autre acte écrit ou de témoins. Si elle répond qu'elle n'entend plus montrer et prouver à l'aide de témoins et d'actes écrits mais qu'elle demande une décision et le bornage de sa propriété, toi, borneur, demande alors à l'autre partie si elle souhaite s'exprimer davantage. Si elle dit que non mais qu'elle demande une décision et le bornage de sa possession, toi, borneur, une fois vues les parties en présence, écris ta décision d'après les dires des témoins et des actes écrits produits par les deux parties. Une fois écrite, donne la en présence des deux parties et des autres bons hommes qui seront présents puis transmets la à ton notaire pour qu'il en fasse un acte public. Ta décision rendue, toi, procède au bornage... Condamne la partie qui aura tort à payer ton salaire et à régler les dépens pour le cas où le bornage aurait été effectué en suivant les dires des témoins. Si le bornage à été fait grâce aux actes écrits, condamne les deux parties à payer chacune la moitié des frais... "

La description que l'on vient de lire montre toute la minutie des précautions prises avant de rendre une sentence, parfois même l'audition des témoins et l'examen des actes peuvent s'étendre sur plusieurs jours avant que le borneur ne rende sa sentence.

Tout cela se passe ainsi lorsqu'il s'agit de traiter à l'amiable, les choses peuvent néanmoins s'envenimer jusqu'à aller devant la justice et là aussi ce seront les rapports du borneur qui serviront de base aux décisions de la cour.

Les actes écrits et les témoins disent certes l'état premier des limites d'un champ, néanmoins les parties en litige si elles s'entendent entre elles peuvent organiser toutes sortes d'arrangements et de modifications que le praticien doit respecter et matérialiser sur le terrain [Ch. T42, T65]. Les désirs des parties en présence sont primordiaux.

b - Droit du bornage et droit de la mitoyenneté

Une borne est intangible, tout déplacement doit être effectué en présence des parties concernées ou doit être autorisé par un acte écrit, un déplacement de borne non autorisé est un crime qui s'apparente à l'homicide et Boysset réclame les plus dures sanctions :

" C'est pourquoi je dis que ceux qui ont commis un homicide doivent, de droit et par raison naturelle, mourir. Le seigneur doit faire une justice forte et rude de celui ou de ceux qui arrachent les bornes ou les déplacent en un autre endroit sans permission ou sans le pouvoir de le faire comme il est dit et écrit ci dessus."

En cette matière l'opinion de Bertrand est loin d'être isolée, et à la fin du XIIIe siècle l'encylopédiste Matfre Ermengaud l'exprime en ces termes :

" Enquaras peccon malamen
Laorador termes moven
De lor logal o trasmudan
E l'autruy terra occupan ;
Quar grans trebalhs ieis d'aital tort
E maint homes son estat mort ;
E soven peccon atressi
Emblan lo frug de son vezi ;
D'autra part peccon malamens
Tolens a pastors, a sirvens
Lur loguier, quan l'an gazanhat . "

Les droits de l'absent sont protégés lors des partages d'une propriété en indivision, là aussi il faut l'autorisation du seigneur du lieu [Ch. T72, T87] . Le tracé des chemins vicinaux fait l'objet de deux chapitres [Ch. T64, T73]. qui règlent soigneusement les étapes de la procédure d'établissement ; après l'enquête habituelle, le propriétaire de la parcelle enclavée qui sera desservie par le chemin doit acheter le terrain sur lequel sera établi le passage au double de sa valeur marchande afin de dédommager son voisin de la servitude ainsi occasionnée.

Les conflits de mitoyenneté prennnent aussi leur origine dans la position des arbres plantés dans le voisinage ou sur les limites des champs. Se pose alors l'éternelle question de la propriété des fruits en surplomb sur la propriété d'autrui et de la possibilité pour la partie qui s'estime lésée de faire cesser cet état de fait [Ch. T53, T79]. Le mode de règlement de ces conflits est soigneusement éclairé par ces deux chapitres et les dessins qui l'accompagnent. Celui chez qui pendent des branches peut les couper lui même à condition de donner la moitié du bois obtenu à son voisin ; ce dernier peut bien entendu abattre l'arbre en gardant tout le bois pour lui à condition cependant de le faire dans un délai de 10 jours au delà duquel les fruits produits par les branches en saillie resteront mitoyens. Les arbres plantés sur la limite elle même produisent des fruits qui sont partagés à moitié entre les propriétaires riverains ; si l'on ne veut plus être soumis à cette règle, il faut planter les arbres à la distance d'au moins une canne de la ligne de partage.

Ces problèmes de mitoyenneté se voient dans les champs mais ils se rencontrent aussi dans la ville lorsque des murs doivent être réparés ou détruits [Ch. T77, T83]. Il faut alors en déterminer la propriété pour pouvoir partager équitablement les frais qu'occasionnera l'entreprise, le ch. T77 donne une nomenclature détaillée des cas de figure possibles qu'il s'agisse de murs de maisons ou de jardins.

Deux cas sortent de ce cadre du règlement des conflits de mitoyenneté. Au ch. T54 Boysset évoque de façon précise un aspect très technique de droit matrimonial et au ch. T66 il traite de la même manière un problème d'exploitation en commun de pêcheries où l'une des parties se livre à des installations qui n'ont pas l'agrément des autres associés. Il est très tentant de rattacher ces lignes à deux épisodes de la vie de Bertrand où notre bourgeois arlésien a eu à faire face à des situations semblables. Lorsque sa belle fille Jaumone avait, après le dècès de son mari Jaufret (vers 1416) le fils de Bertrand, exigé le remboursement de sa dot, il ne paraît improbable qu'un problème semblable à celui du ch. T54 se soit posé. Quant à l'affaire d'innovations évoquée au ch. T66, on peut penser qu'elle trouve son origine dans les activités halieutiques de Boysset et peut-être dans ses démêlés avec le pêcheur Laurent Andree autour des années 1414. Sans être formel, il me paraît intéressant à double titre de souligner les liaisons que l'on peut établir, aussi bien pour voir comment l'expérience à pu nourrir la théorie que pour indiquer une date de rédaction plus tardive pour la seconde partie du traité d'arpentage puisque ces deux évènements se sont déroulés presqu'à la fin de la vie de Bertran, vers les années 1414-1415.

C - le bornage arlésien au Moyen Âge

Bertrand Boysset, en faisant métier de borner et d'arpenter les champs, ne se livre pas à des activités inconnues des arlésiens du Moyen Âge et le terroir d'Arles garde dans son paysage la mémoire des travaux des gromatici romains qui y tracèrent le cadastre appellé " cadastre d'Arles " au module de 704 m. ainsi que le " cadastre A d'Orange " . L'empreinte de ces lotissements antiques a été tellement vivace que certains auteurs ont pensé reconnaître sa survivance dans la géométrie des parcelles - les carterées - de vignes de la Crau.

Après un long silence, les documents se remettent à parler et montrent que, depuis au moins le premier tiers du XIIIe siècle, la cité d'Arles fait procéder à des mesurages et à des délimitations de terres. Les échos de deux entreprises de ce genre sont parvenus jusqu'à nous, il s'agit de l'arpentage et du bornage des coussouls de la Crau en 1225 et de la reconnaissance de la limite entre Arles et la seigneurie des Baux en 1269.

Les coussouls sont les terrains de parcours des troupeaux, pâturages qui se situent aux portes d'Arles dans la Crau caillouteuse et qui sont utilisés aussi bien par la communauté que par des particuliers, ecclésiastiques ou laics. En octobre 1225, il apparaît aux juges d'Arles que le désordre et l'incertitude qui règnent sur les limites et la superficie de ces terrains deviennent insupportables et qu'il faut rétablir une situation saine. Pour cela, ils choisissent 27 personnes qualifiées d'agrimensores pour limitare, determinare et designare les coussouls arlésiens. Cette compagnie d'arpenteurs et de borneurs improvisés se met au travail et, en quelques semaines, mesure 38 coussouls dont elle note en cannes la longueur et la largeur.

Le second témoignage de cette activité de bornage se passe en 1269. Cette année là, après des discordes sur la limite entre les territoires d'Arles et des Baux, Charles I d'Anjou et Bernard des Baux chargent Alain, évêque de Sisteron, et Guillaume de Agonessa, sénéchal de Provence, de procéder à une enquête pour déterminer la frontière d'une façon précise. Après avoir interrogé 117 témoins, les parties se mettent d'accord sur le bornage, produisant un récit topographique dont la lecture est particulièrement éclairante car elle montre tout le registre de bornes et de repères naturels utilisé pour pérenniser dans le paysage la décision de la commission :

La limite part du pont de Crau jusqu'à la tour de Barbegal, la camba de Barbegal, puis vers la Crau en incluant tous les marais, par la roche de Mala Testada, par les passadoires de Mouries jusqu'à l'église Notre Dame sise entre Mouriès et la grange du monastère de Pierredon. Puis de cette église jusqu'au poirier sauvage de Laurens et de là par le chemin qui va à Aureille à l'yeuse de la Clapaireda. De là, à travers des clapiers [tas de pierres qui marquaient la ligne de partage en Arles et Aureille] elle aboutit " Per claperios et partidam tenementi Arelatis et Auriculae usque ad primum peironum... in quo... sunt litterae sculptae, ad aliud peironum in quo similiter sunt litterae sculptae ", la troisième borne marque la séparation de la Crau d'Arles et de Salon.

Ces trois bornes portaient une inscription, la première appelée peyron jaylenc était couchée à terre, l'évêque la fait relever et y trouve gravé : " Partiment del Comtat et civitatis Arelatis. " Le pairon jaylenc sert de limite à Arles, à Castillon, à Mouriès.

La limite se dirige ensuite sur un puits, vers le cros de l'Olmadelle au lieu dit Lequier à la Figairole et arrive à la fontaine de Trassens. De là, elle suit la via grossa, englobe le mas des Guigons, passe par la jonquière de Bérard, par le puits de Prochans (d'Etoile), rejoint le chemin d'Etoile jusqu'à une borne brisée et arrachée, pour suivre ensuite la calanca (sentier) jusqu'à la Peissairote. Puis elle va vers le Bras Mort en passant par Tête d'Ane, en englobant un mamelon (ou cogol), elle passe par Galajon et arrive à la mer à une île appelée En Odor.
Puis la limite est marquée par le Rhône jusqu'à Arles.

Tous les repères topographiques possibles sont utilisés ; les arbres remarquables, yeuse, poirier sauvage sont également mis à contribution et en fin de compte les bornes n'apparaissent que dans les endroits cruciaux comme celui où se trouve le peyron jaylenc à la limite de trois terroirs. Une situation identique est mise en évidence par les recherches de Ada Acovitsioti-Hameau sur le bornage dans le canton de La Roquebrussanne, elles montrent que les limites de communautés sont marquées par des bornes construites en pierre sèche ou en pierre cylindrique, par des clapiers allongés en forme de pyramide tronquée. Des bornes de dimensions plus importantes se trouvent posées à la jonction de plusieurs communes et l'on rencontre aussi des monolithes armoriés comme celui des quatre communes placé sur la barre de Saint-Quinis ; daté de 1431 il est orné de " trois écussons ". De façon plus générale, la présence d'écus sur les bornes est fréquente dès lors qu'il s'agit de délimiter des domaines entiers ou des ressorts divers comme en témoignent par exemple les pierres du XIVe siècle qui limitaient la communauté du Poët (Hautes Alpes).

Il est intéressant de noter que l'évêque fait relever la borne couchée à terre et que la reconnaissance de la limite s'accompagne aussi d'une restauration de ses repères ; ceux ci portent également des inscriptions qui affirment et précisent encore davantage leur fonction. Toute ces façons de faire se retrouvent dans les pratiques décrites par Boysset. Si celui ci ne préconise pas l'usage d'arbres pour limiter les champs , en revanche ses prescriptions sur les bornes - réfection, inscriptions sur les plus importantes - ainsi que sur l'audition de témoins sont mises en oeuvre en 1269.

Quinze ans plus tard, le besoin se fait sentir de mieux organiser le bornage dans la juridiction de la ville en le confiant à des personnages que l'on spécialiserait dans cette discipline. C'est ainsi qu'en mars 1283, à cause des nombreuses querelles qui ont pour objet les limites des champs, ces mêmes juges proposent au viguier la nomination de trois hommes d'Arles qui poseront les bornes et statueront sur ces questions . Elus par la cour qui fixera leur salaire, ces trois " terminatores seu terminorum impositores " voient établi leur mode de rémunération ainsi que leur champ d'action en avril 1284. Le viguier stipule que ces hommes seront payés 12 deniers provençaux par jour pour les interventions effectuées dans un rayon d'une demi lieue autour d'Arles ; s'ils opèrent au delà, ils percevront deux sous.

Cette activité de bornage n'a rien d'exceptionnel, le seul exemple de la campagne chartraine du XIe au XIIIe siècle où le bornage des terres et des bois était monnaie courante suffit à s'en convaincre . Les mentions de bornes sont très nombreuses en Beauce, celles ci séparent le territoire des villages comme elles marquent les limites des champs. Précurseurs de Boysset, les borneurs beaucerons font le tour des parcelles pour les reconnaître dans leur totalité avant de procéder à la plantation des pierres. Cela se fait en 1108, Guillaume de Villarceau en 1130 nous dit alors : " Fines ejusdem terre perambulantem Guillelmum et metas premonstrantem omnes pariter prosecuti sumus. " Ce sont les maires qui s'occupent de la pose des bornes et en 1169 celui de Toury (Eure et Loir) se paye d'un setier de vin à chaque bornage effectué.




Conclusion

J'ai présenté plus haut les activités de Boysset en Camargue au début du XIVe siècle et des documents postérieurs montrent que ces bornages restent toujours vivaces dans le royaume des marais et des roubines .

Toute cette tradition de mesure et de délimitation de la terre pratiquée le plus souvent, comme le cas de Bertrand nous l'a montré, par des personnes pour lesquelles elle n'était qu'une activité complémentaire a produit nombre de praticiens avertis de ces questions et parmi lesquels les ordonnateurs des opérations d'estime n'ont eu qu'à puiser pour mener à bien la confection de ces documents fiscaux. Les nombreux cadastres arlésiens rédigés depuis celui de 1425-1431 ont donc eu la possibilité d'être établis par des gens très au fait et qui étaient capables de vérifier rapidement et sûrement les assertions de ceux qui étaient assujettis à l'enquête. Je note en outre que la superficie n'est que le point de départ de l'estimation et que la connaissance de celle ci met en jeux d'autres paramètres dont l'emploi nécessite également le recours au calcul.