Bertrand Boysset
Le Conselh general
Arles
1355-1415
La vie et les oeuvres techniques d'un arpenteur médiéval
Troisième partie
Ch. 1 : Le ms Carpentras 327, étude matérielle
 






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Le manuscrit n° 327 faisait partie du fonds d'ouvrages de Malachie d'Inguimbert, évêque de Carpentras et fondateur de la bibliothèque qui porte son nom devenue aujourd'hui bibliothèque municipale de Carpentras. Le prélat avait acheté le traité à Thomassin de Mazauges, président au parlement de Provence et ce dernier devait le tenir de la bibliothèque de Peiresc dont il s'était procuré des ouvrages en les achetant à son neveu Claude de Rians.





A - Etude matérielle

Le manuscrit de Carpentras malgré son ordre apparent dans sa reliure en deux volumes effectuée en 1934 à la Bibliothèque nationale est un témoin trompeur, la netteté de sa présentation actuelle dissimule une histoire matérielle agitée dont je vais essayer de retracer le déroulement.

En 1862, le bibliothécaire de Carpentras Lambert indique que le ms 323 est un in quarto de 313 fos relié en un volume sans précisions sur son état de conservation. Dans les années 1930, son délabrement impose une restauration et une nouvelle reliure, le manuscrit est alors envoyé à la Bibliothèque nationale. Là, il va être divisé en deux volumes et tous les feuillets de papier seront montés sur onglets, supprimant du même coup la possibilité d'étude de l'agencement des cahiers. Le conservateur de l'Inguimbertine d'alors, Robert Caillet, dans une note insérée en tête du premier volume, nous donne les indications suivantes :

" Ce traité de B. Boysset formait primitivement un seul volume relié en basane fauve (XVIIIe siècle ? ). Le dos de cette reliure s'étant cassé complètement, il fut décidé, après avis de M. Emile Dacier, conservateur-adjoint de la Bibliothèque nationale, de faire à ce manuscrit une nouvelle reliure, mais en deux volumes, pour éviter l'inconvénient d'une trop grande épaisseur, cause de la rupture du dos. Ce travail a été exécuté de mars à octobre 1934 par l'atelier de reliure de la Bibliothèque nationale. M. l'Administrateur général de la Bibliothèque nationale a bien voulu accorder à la bibliothèque de Carpentras la gratuité de ce travail, estimé cinq cent francs. Chaque folio a été monté sur onglet ; les erreurs commises par le relieur précédent qui avait transposé plusieurs feuillets ont été rectifiées, de telle sorte que la foliotation se présente maintenant comme suit : vol. I. Titre. Une feuille blanche, 2 à 5, 7 à 21, 6, 22, 23, 25, 24, 26 à 152. Vol. II, 154 à 161, 316, 153, 162 à 315.24 octobre 1934, le conservateur, Robert Caillet. Note complémentaire : dans l'ancienne reliure les feuillets 316 et 153 avaient été inversés, ils sont ici replacés dans leur position normale. Voir article dans les Trésors des bibliothèques de France, année 1935, avec reproductions. "

Avant la nouvelle reliure, le manuscrit à subi un récolement qui a permis la rectification d'erreurs constatées par Meyer en 1893 et par un lecteur inconnu qui a laissé des notes en anglais dans les marges de l'ouvrage. Celui ci a dû agir juste avant les opérations, savant contacté soit par la BN soit par la bibliothèque de Carpentras.

Ces interventions successives ont perturbé l'économie de la composition initiale du recueil et, de ce fait, il faut examiner attentivement les témoignages matériels subsistants pour reconnaître quelle fût sa première ordonnance.

Toute reconstitution des cahiers s'avérant impossible, il faut compter sur l'étude des papiers et des filigranes, des différentes foliotations et des éléments internes des traités.

a - Les papiers et les filigranes

Les feuillets du ms ont 14,2 x 22 cm de dimensions moyennes, ils sont fabriqués en papier de chiffon et sont disposés vergeures verticales et pontuseaux horizontaux, sauf pour quelques uns où les vergeures sont placées horizontalement et les pontuseaux verticaux. Huit types de papier filigrané ont été employés, en voici le détail :



Les filigranes de Carpentras 327

abréviations description n° Briquet nombre
AP agneau pascal   2
clefs : CLT tête des clefs   3
CLP pêne des clefs   3
B B couronné   3
? souverain assis ?   4
CROI croissant de lune   8
monstre : CHT tête 3585 14
CHP arrière train   16
276     16
hache : HM manche de la hache   36
HT fer de la hache   37

 

L'immense majorité des feuillets se présente avec les vergeures verticales et les pontuseaux horizontaux. Les filigranes y sont disposés au milieu de la marge de fond et partagés en deux par le pliage qui est de type in-quarto pour une feuille de format initial de 44 cm sur 28,4 cm. Cela s'apparente aux observations des codicologues qui notent au XVe siècle " une standardisation progressive de la taille des manuscrits " et constatent dans 70% des cas l'utilisation de feuilles de 31 cm sur 42 cm.

Le cas où les vergeures sont horizontales et les pontuseaux sont verticaux est beaucoup moins fréquent et il est limité aux fos 214 à 217 (pas de filigrane apparent), 294 à 311 (filigrane au croissant) et 312 à 315 (B couronné). Le filigrane se trouve alors à peu près au milieu du feuillet : par exemple celui du fo 297 est à 2,8 cm de la marge de gouttière et à 6 cm de la marge de queue. Nous sommes ainsi en présence d'un pliage in-folio de feuilles d'un format différent des précédentes puisqu'elles devaient avoir 22 cm sur 28,4cm.

Il est également possible de mettre en parallèle le contenu du ms et la nature du papier sur lequel il a été écrit :

 

Filigranes et contenu de Carpentras 327

contenu foliotation actuelle filigranes
Dissertation sur le palm d'Arles 1 à 5 AP
La réformation des mesures d'Arles en 1406 7 à 8 hache
Poème sur l'arpentage 9 à 29 AP, ? , hache
Table des matières de La siensa de destrar 30 à 32 clefs
La siensa de destrar 33 à 65 monstre, hache
Comptes faits 66 à 98 monstre
Table des matières de La siensa d'atermenar 99 à 105 clefs
La siensa d'atermenar 106 à 127 monstre, hache
Dissertation sur l'étymologie du nom terme 128 à 152 hache
La siensa d'atermenar suite 154 à 315 hache, 276, CROI, B


Cela permet de voir que Boysset était doté de papiers aux filigranes de la hache et du monstre lorsqu'il rédigea La siensa de destrar et la première partie de La siensa d'atermenar. Le papier aux clefs, lui, appartient exclusivement au rédacteur des deux tables des matières. La fin de La siensa d'atermenar a nécessité la mise en oeuvre de 4 types de papier, de même, le début du ms voit l'emploi de deux autres marques AP et ? en sus du support à la hache.

b - La foliotation

Le ms comportait à l'origine 321 folios. Deux d'entre eux ont disparu : 235bis qui n'est pris en compte ni par la foliotation en chiffres arabes (CA) ni par la foliotation actuelle et le fo 208 de la foliotation en chiffres arabes (CA) dont le folioteur actuel ne s'est pas aperçu de l'absence. Le folio 6 de la foliotation actuelle est porté manquant en 1950 . De ce fait, il subsiste donc 319 feuillets. Des indications importantes sont données par les diverses foliotations du ms, un premier examen permet d'en distinguer quatre :

 

première foliotation en chiffres romains foliotation raturée en chiffres romains foliotation en chiffres arabes foliotation actuelle
CRI
CRII
CA
ACTUEL
      1 à 5
1 à 15     7 à 20
5 fos non foliotés     21 à 23
18 à 20     24 à 29
    table des matières 30 à 32
23 à 90     33 à 98
    table des matières 99 à 105
91 à 99     106 à 114
10 fos non foliotés 100 à 109   115 à 124
102 à 104 110 à 112   125 à 127
2 fos non foliotés 113 à 114   128 à 129
105 à 137 115 à 147   130 à 161ter
    148 à 302 162 à 315

On remarquera que le deuxième folioteur en chiffres romains (CRII) rajoute uniformément 10 par rapport à la première foliotation en chiffres romains seulement à partir de CRI fo 105, alors qu'il à déja commencé à rectifier la foliotation après CRI fo 99 , cela tendrait à montrer qu'il y eût alors des redistributions de pages entre CRI fo 99 et 105 (115 à 130 de la foliotation actuelle), effectuées soit par le second folioteur lui même soit par un autre lecteur. Il y a de même une solution de continuité entre CRI fo 15 à fo 19, au fil du poème sur l'arpentage : alors que l'on compte 5 de 15 à 19, le manuscrit comporte 9 feuillets.

Dans les deux cas, on peut penser soit à une erreur de foliotation soit à un rajout de texte. Pour CRI fos 99 à 105, cela aurait obligé à l'usage d'une autre foliotation (CRII) destinée à tenir compte de ces modifications. Malheureusement l'examen de la structure interne du texte n'apporte rien de décisif et ne permet pas de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ces hypothèses.

Les tables des matières des deux traités ne sont pas comptées dans les foliotations anciennes. Celle de La siensa de destrar renvoie à la foliotation CRI, celle de La siensa d'atermenar renvoie aux numéros des chapitres 1 à 86 et elle ne prends pas en compte les cinq derniers, 87 à 91.

D'autre part, au fil des deux traités, Boysset renvoie à six reprises à une pagination qui ne concorde que dans deux cas avec une de celles dont nous trouvons la trace sur le ms et dont je viens de dresser le tableau. En voici le détail :

Quasy a la fin d'aquest libre escrig en letra vermelha en lo fuhel 117 et en lo fuhel 118

On doit trouver à ce renvoi l'explicit du premier jet de l'ouvrage.
C'est ce que l'on lit, écrit en rouge, aux fos 140V et 141.

Escrig en lo fuelh 73 (remplacé par 88)

On doit y trouver un passage sur le destre des vignes. Un lecteur a barré la pagination écrite par Boysset et renvoie à une autre pagination.
Le fo 96 contient le début du barême sur le nombre de destre de 13 palms que contient une carterée de vignes, de plus, la correction 88 est exacte et elle renvoie à la première foliotation en chiffres romains.

Fo 302 : [Les sciences de géométrie et d'arithmétique fondent l'action de l'arpenteur comme on peut le voir dans le ch 39, 41 et dans] lo capitol que es en lo 41 fuelh de la siensa de destrar.

On doit trouver à ce renvoi un ch. de portée générale.
Au fo 64V est retranscrit le début du ch 46 qui donne des indications générales sur la façon d'arpenter.

Fo 33 : La siensa quapitol per quapitol d'atermenar con veser e legir la podesc en lo fuelh 91. Boysset indique que le traité du bornage commence au fo 91.

CRI 91 = fo 106 de la foliotation actuelle contient bien le début de La siensa d'atermenar.

Fo 127 [86] : gira quarta al fuelh 138 et atrobaras plus quapitols d'atermenar. Et la permiera dics ... es quapitol. Ces lignes figurent au bas du dessin qui illustre le ch. 31, dernier ch. avant la dissertation sur le nom du destre et les dessins qui la suivent. Le nombre 138 renvoie à CRII soit fo 154 actuel et il s'agit bien là du feuillet où reprennent les ch. d'arpentage après les dessins [89] à [111].

Cela permet de composer le tableau de concordance suivant :

foliotation donnée par le texte de Boysset folio. de CRI folio. de CRII foliotation contemporaine
41 54   64
73 88   96
91 91   106
117 115 125 140
118 116 126 141
138   138 154

 

Ainsi, entre la foliotation donnée par Boysset et la première foliotation en chiffres romains (CRI), on peut penser que des remaniements ont été effectués dans le ms : le fo 41 se trouve compté à 13 fos en plus de sa position initiale, le fo 73 à plus 15 fos, les fos 117 et 118, en revanche, sont en retrait de 2 fos par rapport à l'ordre fixé par Boysset. Cependant la référence au fo CRI 91 n'indique pas de modifications et il en est de même pour le fo 138, ces deux indications laissent fortement penser que c'est Bertrand lui même qui a mis en oeuvre les foliotations CRI et CRII, elles sont alors la preuve des remaniements et des rajouts effectués par l'auteur lui même.

Au total, il est possible de dire que le ms de Carpentras à connu quatre et peut-être cinq foliotations jusqu'à nos jours. La première, à laquelle Boysset fait référence à quatre reprises, ne se retrouve plus du tout sur le ms et il n'est pas certain qu'elle y ait jamais figuré. Sans doute Boysset a-t-il rédigé un brouillon de son texte avant de le mettre au net et a-t-il recopié dans 327 sans les corriger les quelques renvois qu'il avait effectués dans son manuscrit de premier jet.

Les deux foliotations en chiffres romains (CRI et CRII) doivent dater de l'époque de la rédaction et, s'il est difficile de les attribuer sûrement à la main de Boysset, elles semblent devoir être le témoin de la genèse des étapes de l'organisation de l'ouvrage par l'auteur lui même. La foliotation CRI à servi à la table des matières de La siensa de destrar, de ce fait elle doit être antérieure à la foliotation CRII. La foliotation en chiffres arabes quant à elle paraît plus récente (XVIIe siècle ? ) et destinée à pallier l'absence de repères à partir du fo 162. La foliotation actuelle est intervenue lors de la reliure de 1934.