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A - Etude matérielle
Le manuscrit de Carpentras malgré son ordre
apparent dans sa reliure en deux volumes effectuée en 1934 à la Bibliothèque
nationale est un témoin trompeur, la netteté de sa présentation actuelle
dissimule une histoire matérielle agitée dont je vais essayer de retracer
le déroulement.
En 1862, le bibliothécaire de Carpentras
Lambert indique que le ms 323 est un in quarto de 313 fos relié en un
volume sans précisions sur son état de conservation. Dans les années 1930,
son délabrement impose une restauration et une nouvelle reliure, le manuscrit
est alors envoyé à la Bibliothèque nationale. Là, il va être divisé en
deux volumes et tous les feuillets de papier seront montés sur onglets,
supprimant du même coup la possibilité d'étude de l'agencement des cahiers.
Le conservateur de l'Inguimbertine d'alors, Robert Caillet, dans une note
insérée en tête du premier volume, nous donne les indications suivantes
:
" Ce traité de B. Boysset formait
primitivement un seul volume relié en basane fauve (XVIIIe siècle ?
). Le dos de cette reliure s'étant cassé complètement, il fut décidé,
après avis de M. Emile Dacier, conservateur-adjoint de la Bibliothèque
nationale, de faire à ce manuscrit une nouvelle reliure, mais en deux
volumes, pour éviter l'inconvénient d'une trop grande épaisseur, cause
de la rupture du dos. Ce travail a été exécuté de mars à octobre 1934
par l'atelier de reliure de la Bibliothèque nationale. M. l'Administrateur
général de la Bibliothèque nationale a bien voulu accorder à la bibliothèque
de Carpentras la gratuité de ce travail, estimé cinq cent francs. Chaque
folio a été monté sur onglet ; les erreurs commises par le relieur précédent
qui avait transposé plusieurs feuillets ont été rectifiées, de telle
sorte que la foliotation se présente maintenant comme suit : vol. I.
Titre. Une feuille blanche, 2 à 5, 7 à 21, 6, 22, 23, 25, 24, 26 à 152.
Vol. II, 154 à 161, 316, 153, 162 à 315.24 octobre 1934, le conservateur,
Robert Caillet. Note complémentaire : dans l'ancienne reliure les feuillets
316 et 153 avaient été inversés, ils sont ici replacés dans leur position
normale. Voir article dans les Trésors des bibliothèques de France,
année 1935, avec reproductions. "
Avant la nouvelle reliure, le manuscrit à
subi un récolement qui a permis la rectification d'erreurs constatées
par Meyer en 1893 et par un lecteur inconnu qui a laissé des notes en
anglais dans les marges de l'ouvrage. Celui ci a dû agir juste avant les
opérations, savant contacté soit par la BN soit par la bibliothèque de
Carpentras.
Ces interventions successives ont perturbé
l'économie de la composition initiale du recueil et, de ce fait, il faut
examiner attentivement les témoignages matériels subsistants pour reconnaître
quelle fût sa première ordonnance.
Toute reconstitution des cahiers s'avérant
impossible, il faut compter sur l'étude des papiers et des filigranes,
des différentes foliotations et des éléments internes des traités.
a - Les papiers et les filigranes
Les feuillets du ms ont 14,2
x 22 cm de dimensions moyennes, ils sont fabriqués en papier de
chiffon et sont disposés vergeures verticales et pontuseaux horizontaux,
sauf pour quelques uns où les vergeures sont placées horizontalement
et les pontuseaux verticaux. Huit types de papier filigrané ont été
employés, en voici le détail :
Les filigranes de Carpentras 327
| abréviations
|
description
|
n°
Briquet |
nombre
|
| AP |
agneau pascal |
|
2 |
| clefs : CLT |
tête des clefs |
|
3 |
| CLP |
pêne des clefs |
|
3 |
| B |
B couronné |
|
3 |
| ? |
souverain assis ?
|
|
4 |
| CROI |
croissant de lune
|
|
8 |
| monstre : CHT |
tête |
3585 |
14 |
| CHP |
arrière train |
|
16 |
| 276 |
|
|
16 |
| hache : HM |
manche de la hache
|
|
36 |
| HT |
fer de la hache
|
|
37 |
L'immense majorité des feuillets se présente
avec les vergeures verticales et les pontuseaux horizontaux. Les filigranes
y sont disposés au milieu de la marge de fond et partagés en deux par
le pliage qui est de type in-quarto pour une feuille de format initial
de 44 cm sur 28,4 cm. Cela s'apparente aux observations des codicologues
qui notent au XVe siècle " une standardisation progressive de la
taille des manuscrits " et constatent dans 70% des cas l'utilisation
de feuilles de 31 cm sur 42 cm.
Le cas où les vergeures sont horizontales
et les pontuseaux sont verticaux est beaucoup moins fréquent et il est
limité aux fos 214 à 217 (pas de filigrane apparent), 294 à 311 (filigrane
au croissant) et 312 à 315 (B couronné). Le filigrane se trouve alors
à peu près au milieu du feuillet : par exemple celui du fo 297 est à
2,8 cm de la marge de gouttière et à 6 cm de la marge de queue. Nous
sommes ainsi en présence d'un pliage in-folio de feuilles d'un format
différent des précédentes puisqu'elles devaient avoir 22 cm sur 28,4cm.
Il est également possible de mettre en
parallèle le contenu du ms et la nature du papier sur lequel il a été
écrit :
Filigranes et contenu de Carpentras
327
| contenu
|
foliotation
actuelle |
filigranes
|
| Dissertation sur le
palm d'Arles |
1 à 5 |
AP |
| La réformation des mesures
d'Arles en 1406 |
7 à 8 |
hache |
| Poème sur l'arpentage
|
9 à 29 |
AP, ? , hache |
| Table des matières de
La siensa de destrar |
30 à 32 |
clefs |
| La siensa de destrar
|
33 à 65 |
monstre, hache |
| Comptes faits |
66 à 98 |
monstre |
| Table des matières de
La siensa d'atermenar |
99 à 105 |
clefs |
| La siensa d'atermenar
|
106 à 127 |
monstre, hache |
| Dissertation sur l'étymologie
du nom terme |
128 à 152 |
hache |
| La siensa d'atermenar
suite |
154 à 315 |
hache, 276, CROI, B
|
Cela permet de voir que Boysset était doté
de papiers aux filigranes de la hache et du monstre lorsqu'il rédigea
La siensa de destrar et la première partie de La siensa d'atermenar.
Le papier aux clefs, lui, appartient exclusivement au rédacteur des
deux tables des matières. La fin de La siensa d'atermenar a nécessité
la mise en oeuvre de 4 types de papier, de même, le début du ms voit
l'emploi de deux autres marques AP et ? en sus du support à la hache.
b - La foliotation
Le ms comportait à l'origine 321 folios.
Deux d'entre eux ont disparu : 235bis qui n'est pris en compte ni par
la foliotation en chiffres arabes (CA) ni par la foliotation actuelle
et le fo 208 de la foliotation en chiffres arabes (CA) dont le folioteur
actuel ne s'est pas aperçu de l'absence. Le folio 6 de la foliotation
actuelle est porté manquant en 1950 . De ce fait, il subsiste donc 319
feuillets. Des indications importantes sont données par les diverses
foliotations du ms, un premier examen permet d'en distinguer quatre
:
| première
foliotation en chiffres romains |
foliotation
raturée en chiffres romains |
foliotation
en chiffres arabes |
foliotation
actuelle |
|
CRI
|
CRII
|
CA
|
ACTUEL
|
| |
|
|
1 à 5 |
| 1 à 15 |
|
|
7 à 20 |
| 5 fos non foliotés |
|
|
21 à 23 |
| 18 à 20 |
|
|
24 à 29 |
| |
|
table des matières
|
30 à 32 |
| 23 à 90 |
|
|
33 à 98 |
| |
|
table des matières
|
99 à 105 |
| 91 à 99 |
|
|
106 à 114 |
| 10 fos non foliotés
|
100 à 109 |
|
115 à 124 |
| 102 à 104 |
110 à 112 |
|
125 à 127 |
| 2 fos non foliotés |
113 à 114 |
|
128 à 129 |
| 105 à 137 |
115 à 147 |
|
130 à 161ter |
| |
|
148 à 302 |
162 à 315 |
On remarquera que le deuxième folioteur
en chiffres romains (CRII) rajoute uniformément 10 par rapport à la
première foliotation en chiffres romains seulement à partir de CRI fo
105, alors qu'il à déja commencé à rectifier la foliotation après CRI
fo 99 , cela tendrait à montrer qu'il y eût alors des redistributions
de pages entre CRI fo 99 et 105 (115 à 130 de la foliotation actuelle),
effectuées soit par le second folioteur lui même soit par un autre lecteur.
Il y a de même une solution de continuité entre CRI fo 15 à fo 19, au
fil du poème sur l'arpentage : alors que l'on compte 5 de 15 à 19, le
manuscrit comporte 9 feuillets.
Dans les deux cas, on peut penser soit
à une erreur de foliotation soit à un rajout de texte. Pour CRI fos
99 à 105, cela aurait obligé à l'usage d'une autre foliotation (CRII)
destinée à tenir compte de ces modifications. Malheureusement l'examen
de la structure interne du texte n'apporte rien de décisif et ne permet
pas de trancher en faveur de l'une ou l'autre de ces hypothèses.
Les tables des matières des deux traités
ne sont pas comptées dans les foliotations anciennes. Celle de La
siensa de destrar renvoie à la foliotation CRI, celle de La siensa
d'atermenar renvoie aux numéros des chapitres 1 à 86 et elle ne
prends pas en compte les cinq derniers, 87 à 91.
D'autre part, au fil des deux traités,
Boysset renvoie à six reprises à une pagination qui ne concorde que
dans deux cas avec une de celles dont nous trouvons la trace sur le
ms et dont je viens de dresser le tableau. En voici le détail :
Quasy a la fin d'aquest libre escrig
en letra vermelha en lo fuhel 117 et en lo fuhel 118
On doit trouver à ce renvoi l'explicit
du premier jet de l'ouvrage.
C'est ce que l'on lit, écrit
en rouge, aux fos 140V et 141.
Escrig en lo fuelh 73 (remplacé
par 88)
On doit y trouver un passage sur le
destre des vignes. Un lecteur a barré la pagination écrite par Boysset
et renvoie à une autre pagination.
Le fo 96 contient le début du
barême sur le nombre de destre de 13 palms que contient une carterée
de vignes, de plus, la correction 88 est exacte et elle renvoie
à la première foliotation en chiffres romains.
Fo 302 : [Les sciences de géométrie
et d'arithmétique fondent l'action de l'arpenteur comme on peut
le voir dans le ch 39, 41 et dans] lo capitol que es en lo 41
fuelh de la siensa de destrar.
On doit trouver à ce renvoi un ch.
de portée générale.
Au fo 64V est retranscrit le
début du ch 46 qui donne des
indications générales sur la façon d'arpenter.
Fo 33 : La siensa quapitol per quapitol
d'atermenar con veser e legir la podesc en lo fuelh 91. Boysset
indique que le traité du bornage commence au fo 91.
CRI 91 = fo
106 de la foliotation actuelle contient bien le début de La
siensa d'atermenar.
Fo 127 [86]
: gira quarta al fuelh 138 et atrobaras plus quapitols d'atermenar.
Et la permiera dics ... es quapitol. Ces lignes figurent au
bas du dessin qui illustre le ch. 31, dernier ch. avant la dissertation
sur le nom du destre et les dessins qui la suivent. Le nombre 138
renvoie à CRII soit fo 154 actuel et il s'agit bien là du
feuillet où reprennent les ch. d'arpentage après les dessins
[89] à [111].
Cela permet de composer le tableau de concordance
suivant :
| foliotation
donnée par le texte de Boysset |
folio.
de CRI |
folio.
de CRII |
foliotation
contemporaine |
| 41 |
54
|
|
64
|
| 73 |
88
|
|
96
|
| 91 |
91
|
|
106
|
| 117 |
115
|
125 |
140 |
| 118 |
116
|
126 |
141 |
| 138 |
|
138 |
154 |
Ainsi, entre la foliotation donnée par
Boysset et la première foliotation en chiffres romains (CRI), on peut
penser que des remaniements ont été effectués dans le ms : le fo 41
se trouve compté à 13 fos en plus de sa position initiale, le fo 73
à plus 15 fos, les fos 117 et 118, en revanche, sont en retrait de 2
fos par rapport à l'ordre fixé par Boysset. Cependant la référence au
fo CRI 91 n'indique pas de modifications et il en est de même pour le
fo 138, ces deux indications laissent fortement penser que c'est Bertrand
lui même qui a mis en oeuvre les foliotations CRI et CRII, elles sont
alors la preuve des remaniements et des rajouts effectués par l'auteur
lui même.
Au total, il est possible de dire que le
ms de Carpentras à connu quatre et peut-être cinq foliotations jusqu'à
nos jours. La première, à laquelle Boysset fait référence à quatre reprises,
ne se retrouve plus du tout sur le ms et il n'est pas certain qu'elle
y ait jamais figuré. Sans doute Boysset a-t-il rédigé un brouillon de
son texte avant de le mettre au net et a-t-il recopié dans 327 sans
les corriger les quelques renvois qu'il avait effectués dans son manuscrit
de premier jet.
Les deux foliotations en chiffres romains
(CRI et CRII) doivent dater de l'époque de la rédaction et, s'il est
difficile de les attribuer sûrement à la main de Boysset, elles semblent
devoir être le témoin de la genèse des étapes de l'organisation de l'ouvrage
par l'auteur lui même. La foliotation CRI à servi à la table des matières
de La siensa de destrar, de ce fait elle doit être antérieure
à la foliotation CRII. La foliotation en chiffres arabes quant à elle
paraît plus récente (XVIIe siècle ? ) et destinée à pallier l'absence
de repères à partir du fo 162. La foliotation actuelle est intervenue
lors de la reliure de 1934.
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